Oxfam-Magasins du monde

L’exploitation des femmes tissée par l’industrie textile

2026 Analyses Seconde main Shs
L’exploitation des femmes tissée par l’industrie textile

L’industrie mondiale de l’habillement s’appuie sur un vaste système d’exploitation des ouvrier·ères pour pouvoir offrir des vêtements à bas prix. En confiant la confection de leurs vêtements à des sous-traitants situés dans des pays à faible revenu, les grandes marques réduisent leurs coûts de production et s’assurent une main-d’œuvre peu rémunérée et facilement remplaçable. Pour ces ouvriers et ouvrières, le tableau est particulièrement sombre : journées de travail interminables, conditions de travail dangereuses, exposition à des pressions constantes et rémunérations insuffisantes pour couvrir les besoins essentiels. Toutefois, pour saisir pleinement l’ampleur de ces injustices, il est nécessaire d’adopter une perspective de genre, afin d’analyser les violations des droits des travailleuses et travailleurs à travers le prisme des inégalités de genre.

Les femmes derrière nos vêtements

La plupart des travailleurs du secteur de l’habillement à travers le monde sont des femmes. L’Organisation internationale du Travail (OIT) estime que les femmes représentent entre 60 et 80%[1] de la main d’œuvre de l’industrie textile. Cette surreprésentation s’explique en partie par la division genrée du travail : les activités de couture et de confection sont associées à des compétences considérées comme « féminines », en lien avec les rôles domestiques traditionnellement assignés aux femmes.

Mais cette surreprésentation s’accompagne aussi d’une plus grande vulnérabilité. Dans de nombreux pays producteurs de vêtements comme le Bangladesh, l’Inde, le Pakistan ou le Sri Lanka, les ouvrières sont souvent issues de milieux modestes et souvent des migrantes ayant quitté leur région d’origine pour trouver du travail dans les grandes villes industrielles[2]. Il s’agit majoritairement de jeunes femmes issues de zones rurales, souvent peu scolarisées et disposant de peu d’opportunités économiques. Privées de leurs familles et de leurs réseaux de soutien, elles sont encore plus exposées aux mauvais traitements et à l’exploitation.

Les femmes sont aussi moins nombreuses (seulement 4%)[3] à occuper des postes de direction. Cela contribue à faire perdurer un climat d’impunité qui favorise le harcèlement et les abus de la part des responsables masculins, en particulier envers celles issues d’un rang social inférieur. Les ouvrières sont en effet souvent victimes de violences sexistes sur leur lieu de travail ou sur le trajet pour s’y rendre, allant des insultes verbales au harcèlement physique et sexuel, voire au viol[4]. Lorsqu’elles tentent de faire entendre leur voix par une activité syndicale, elles peuvent aussi être exposées à des représailles sous forme de violences sexuelles[5].

La discrimination envers les femmes est aussi visible dans les écarts de salaire entre les ouvriers et ouvrières. Une étude de l’OIT publié en 2022 a mis en évidence les écarts de rémunération entre les sexes dans l’ensemble du secteur de l’habillement en Asie. En moyenne, les travailleurs masculins au Pakistan gagnaient 41 % de plus par heure que les travailleuses, tandis qu’au Bangladesh, l’écart était de 22 %[6]. Ces écarts s’expliquent en partie par la surreprésentation des femmes dans les emplois les moins qualifiés et les moins rémunérés, tandis que les hommes occupent davantage de postes de supervision et de direction. Ils reflètent également d’autres facteurs structurels, tels que les obstacles à l’évolution professionnelle des femmes et les discriminations fondées sur le genre qui persistent dans le secteur. Une étude d’Oxfam Australie a également mis en lumière les cas d’ouvrières au Bangladesh qui devaient effectuer des heures supplémentaires pour compenser leur congé maternité

Un travail invisible

Au-delà des usines, une partie importante de la production textile repose sur le travail à domicile. En Inde et au Pakistan, par exemple, les travailleur·euses à domicile représentent plus de 35% de la main d’œuvre, voire jusqu’à 58% de la force de travail dans certaines régions comme à Delhi ou Bengaluru[8].

Le travail à domicile s’inscrit en général dans un système informel, qui échappe aux normes de travail du pays. Le taux de travail informel est souvent prédominant dans des pays à fortes inégalités sociales où on observe généralement une absence ou une faible protection sociale, comme c’est le cas dans les pays producteurs de l’industrie textile[9]. Le travail informel est aussi très présent dans les zones rurales où le travail à domicile permet de pallier les difficultés de transports vers les zones industrielles où se trouvent les ateliers de confection. Il permet aussi aux femmes de pallier l’absence de système de garde et de support, en alliant activité professionnelle et charge domestique. Enfin certaines travailleuses peuvent aussi préférer travailler à domicile, notamment car cela les protège des risques de violences subies dans l’usine[10].

Mais le travail à domicile participe aussi à invisibiliser la situation des travailleurs, et surtout des travailleuses, dans ce modèle de sous-traitance structurant l’industrie de la mode. La plupart (90%[11]) de ces travailleur·euses à domicile sont payées à la pièce. Sans contrat formel, le salaire minimum ne leur est pas assuré. La rémunération des travailleuržses atteignent parfois à peine 20% du salaire minimum légal, lui-même largement inférieur au salaire vital[12]. Elles sont ainsi souvent forcées de travailler de longues heures (sept à douze heures par jour, six jours par semaine en période de fortes demandes[13]), à des cadences intenses pour atteindre un revenu minimal. Elles doivent souvent également assumer les coûts de production (achat de machines à coudre, prise en charge de l’électricité, coût de la matière première, etc.).

L’absence de contrat formel ne permet pas non plus d’obtenir une sécurité sociale ou des conditions de sécurité minimum. Les travailleuses sont contraintes à manipulation d’outils, de produits chimiques ou d’autres produits (comme la colle à chaussures) qui sont rarement adaptés à un usage domestique et qui sont utilisés sans équipement de protection ni formation aux pratiques de sécurité.

L’informalité et l’isolement des travailleuses limitent non seulement la connaissance des droits, mais entravent également la syndicalisation. Elles n’ont pas accès à la formation mise en place dans les usines, ce qui peut nuire à leurs perspectives de carrière. Elles continuent d’évoluer dans un environnement où l’exploitation est banalisée, où les protections font défaut et où leur statut de travailleuses est totalement invisible tant pour les systèmes gouvernementaux que pour les acheteurs internationaux[14].

Le réchauffement climatique, un fardeau de plus pour les ouvrières

Un autre fléau aggrave les conditions de travail des ouvrières textiles. De nombreux pays producteurs de vêtements, comme l’Inde, le Bangladesh, le Pakistan, la Chine ou encore le Vietnam, figurent parmi les plus exposés aux vagues de chaleur et au stress thermique. Dans des usines souvent mal ventilées et équipées de toits en tôle, les températures peuvent dépasser 48 °C et pour certains postes de travail tel que le repassage ou le lavage par exemple atteignent des températures corporelles dépassant les 38°C près de la moitié du temps[15].

La chaleur réduit la productivité, mais surtout, elle met en danger la santé des travailleur·euses. Déshydratation, fatigue, malaises et coups de chaleur deviennent plus fréquents, tandis que l’inconfort pousse parfois les salarié·es à retirer leurs équipements de protection.

Les femmes sont particulièrement vulnérables. Selon l’OIT, elles sont davantage exposées aux effets de la chaleur au travail, notamment pendant la grossesse, avec des risques accrus pour leur santé et leur santé reproductive[16].

Conclusion

L’exploitation dans l’industrie textile ne peut être comprise sans prendre en compte sa dimension genrée. Majoritaires dans les usines comme dans le travail à domicile, les femmes occupent les positions les plus précaires de la chaîne de production. Elles cumulent faibles rémunérations, discriminations salariales, violences sexistes, absence de protection sociale et sous-représentation dans les postes de décision. À ces inégalités structurelles s’ajoutent désormais les conséquences du réchauffement climatique, qui aggravent encore leurs conditions de travail et les risques pour leur santé.

Ces réalités rappellent que nos vêtements ont un coût humain considérable, supporté en grande partie par des millions de travailleuses à travers le monde. Garantir leurs droits implique non seulement d’améliorer les conditions de travail et les salaires, mais aussi de lutter contre les discriminations de genre qui structurent l’industrie. Sans une approche réellement sensible au genre, les efforts de régulation des chaînes d’approvisionnement risquent de rester incomplets et de laisser invisibilisées celles qui en constituent pourtant la principale force de travail.

Le changement doit venir de tous les niveaux. Les Etats, tout d’abord, doivent veiller à ce que les droits fondamentaux des ouvrier·ères textiles, avec une attention particulière pour la précarité des femmes.

Les entreprises et les marques doivent, quant à elles, assumer pleinement leur responsabilité tout au long de leur chaîne d’approvisionnement, garantir des salaires décents, prévenir les violences sexistes et assurer une transparence réelle sur leurs pratiques.

Cependant, le devoir de vigilance des entreprises, promu par la directive européenne adoptée en 2024, a été considérablement affaibli par sa « simplification » en 2026[17]. Ainsi, la révision limite la responsabilité des entreprises aux fournisseurs directs et les entreprises n’y sont plus obligées de cartographie de tous les sous-traitants, rendant presque impossible de faire entendre les revendications des travailleurs·euses.

Enfin, les citoyen·nes et les consommateur·rices ont également un rôle à jouer. En privilégiant la slow fashion[18], en soutenant les campagnes de défense des droits des travailleur·euses et en interpellant les décideur·euses politiques comme les entreprises, ils peuvent contribuer à faire évoluer les pratiques du secteur.

Face à une industrie mondialisée qui repose encore largement sur l’exploitation d’une main-d’œuvre féminine vulnérable, nous devons nous unir pour exiger davantage de transparence, de justice et de responsabilité, et faire émerger une industrie de la mode plus juste, plus durable et plus respectueuse des droits humains.

Bibliographie

AchACT, Travailleuses à domicile dans l’industrie de la mode, ce que révèle le travail informel, mars 2025, https://www.achact.be/content/uploads/2025/03/achACT_analyse_Travailleuses-a-domicile.pdf

AchAct, Quand les corps brûlent, Réchauffement climatique, stress thermique et droits des travailleur·euses de l’industrie de l’habillement, Décembre 2025, https://www.achact.be/content/uploads/2025/12/achact_Analyse-achACT-heat-stress_vf-2.pdf

Amnesty international, Stitched up, denial of freedom of association for garment workers in Bangladesh, India, Pakistan and Sri Lanka, 2025, https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20251127_rapport_stitched_up.pdf

International Labour Organization, How to achieve gender equality in global garment supply chains, https://webapps.ilo.org/infostories/en-GB/Stories/discrimination/garment-gender.html#introduction

International Labour Organization, Heat at work: Implications for safety and health – A global review of the science, policy and practice, https://www.ilo.org/sites/default/files/2024-07/ILO_OSH_Heatstress-R16.pdf

International Labour Organization, Working from home: From invisibility to decent work, January 2021, https://www.ilo.org/publications/major-publications/working-home-invisibility-decent-work

Oxfam Australia, Made in poverty, the true price of fashion, February 2019, https://www.oxfam.org.au/pdf/Made-in-Poverty-the-True-Price-of-Fashion-Oxfam-Australia%20(1).pdf

[1] International Labour Organization, How to achieve gender equality in global garment supply chains, https://webapps.ilo.org/infostories/en-GB/Stories/discrimination/garment-gender.html#introduction

[2] Amnesty international, Stitched up, denial of freedom of association for garment workers in Bangladesh, India, Pakistan and Sri Lanka, 2025, https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20251127_rapport_stitched_up.pdf

[3] Oxfam Australia, Made in poverty, the true price of fashion, February 2019, https://www.oxfam.org.au/pdf/Made-in-Poverty-the-True-Price-of-Fashion-Oxfam-Australia%20(1).pdf

[4] Business and Human Rights Center, Unbearable harassment: The fashion industry and widespread abuse of female garment workers in Indian factories, Avril 2022, https://www.business-humanrights.org/en/from-us/briefings/unbearable-harassment/

[5] Amnesty international, Stitched up, denial of freedom of association for garment workers in Bangladesh, India, Pakistan and Sri Lanka, 2025, https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20251127_rapport_stitched_up.pdf

[6] ILO, Employment, Wages and Productivity Trends in the Asian Garment Sector Data and Policy Insights for the Future of Work, 2022, https:// www.ilo.org/publications/employment-wages-and-productivity-asian-garment-sector-taking-stock-recent

[7] Oxfam Australia, Made in poverty, the true price of fashion, February 2019, https://www.oxfam.org.au/pdf/Made-in-Poverty-the-True-Price-of-Fashion-Oxfam-Australia%20(1).pdf

[8] HomeNet International, Position paper : Corporate Sustainability and Due Diligence: What It Means for

Subcontracted Workers in Workshops and Homes, Février 2025, p. 3.

[9] AchACT, Travailleuses à domicile dans l’industrie de la mode, ce que révèle le travail informel, mars 2025, https://www.achact.be/content/uploads/2025/03/achACT_analyse_Travailleuses-a-domicile.pdf

[10] Amnesty international, Stitched up, denial of freedom of association for garment workers in Bangladesh, India, Pakistan and Sri Lanka, 2025, https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20251127_rapport_stitched_up.pdf

[11] ILO, Working from home: From invisibility to decent work, January 2021, https://www.ilo.org/publications/major-publications/working-home-invisibility-decent-work

[12] AchACT, Travailleuses à domicile dans l’industrie de la mode, ce que révèle le travail informel, mars 2025, https://www.achact.be/content/uploads/2025/03/achACT_analyse_Travailleuses-a-domicile.pdf

[13] Ibid.

[14] Oxfam Australia, Made in poverty, the true price of fashion, February 2019, https://www.oxfam.org.au/pdf/Made-in-Poverty-the-True-Price-of-Fashion-Oxfam-Australia%20(1).pdf

[15] AchAct, Quand les corps brûlent, Réchauffement climatique, stress thermique et droits des travailleur·euses de l’industrie de l’habillement, Décembre 2025, https://www.achact.be/content/uploads/2025/12/achact_Analyse-achACT-heat-stress_vf-2.pdf

[16] International Labour Organisation, Heat at work: Implications for safety and health – A global review of the science, policy and practice,

https://www.ilo.org/sites/default/files/2024-07/ILO_OSH_Heatstress-R16.pdf

[17] Alternatives Economiques, Avec les directives omnibus, l’UE liquide nos droits au nom de la simplification administrative, juin 2026, https://www.alternatives-economiques.fr/avec-les-directives-omnibus-l-ue-liquide-nos-droits-au-nom-de-la-simplification-administrative

[18] Par le slow fashion, on entend une consommation plus consciente qui passe par des marques engagées pour le respect de l’environnement et des travailleuržeuses et équitables, l’achat de vêtements de seconde main, mais surtout le fait de consommer moins mais mieux.