Oxfam-Magasins du monde

Carte blanche - Agroécologie : bâtir les filières de notre souveraineté alimentaire

Agroécologie
Carte blanche - Agroécologie : bâtir les filières de notre souveraineté alimentaire

Face aux crises géopolitiques, climatiques et énergétiques, la résilience alimentaire redevient une priorité stratégique. L’agroécologie offre une réponse crédible, à condition de structurer des filières capables de sécuriser les revenus agricoles et de mieux partager les risques.

La crise énergétique provoquée par les attaques en Iran n’est qu’un épisode supplémentaire d’une série de chocs qui fragilisent nos chaînes d’approvisionnement : pandémie, guerres commerciales, conflits armés, dérèglement climatique. Ces crises successives nous rappellent une évidence : notre souveraineté alimentaire dépend de systèmes agricoles résilients, relocalisés et moins dépendants des énergies fossiles.

 

Dans ce contexte, nous – Agroecology in Action (AiA), le mouvement pour l’agroécologie en Belgique francophone – défendons l’agroécologie comme une réponse stratégique. Fondée sur les processus naturels, elle concilie robustesse écologique, viabilité économique des fermes et justice sociale. En réduisant la dépendance aux intrants synthétiques (pesticides et engrais importés, issus des énergies fossiles), elle renforce l’autonomie des exploitations et leur capacité à absorber les chocs. À terme, elle permet une meilleure maîtrise des coûts et la consolidation des revenus agricoles, tout en améliorant les santés humaine et planétaire.

 

Pourtant, force est de constater que le développement de l’agroécologie, dont l’agriculture biologique est l’un des fondements, semble aujourd’hui buter sur un plafond de verre. Le récent recul du marché et des surfaces bio en est un symptôme parmi d’autres. La transition progresse, mais elle peine à changer d’échelle.

 

A nos yeux, la raison est structurelle : ce sont les agriculteurs qui supportent l’essentiel des risques (investissements, expérimentations techniques, baisse initiale des rendements) dans un contexte marqué par l’inflation, la volatilité des prix de l’énergie et un environnement international toujours plus compétitif, comme l’illustre l’accord UE-Mercosur. À cela s’ajoutent des relations commerciales souvent déséquilibrées avec l’agro-industrie et la grande distribution.

 

C’est pourquoi nous considérons qu’il est indispensable de penser et de soutenir financièrement la transition au-delà des seules pratiques agricoles. L’enjeu est de mieux partager les risques et la valeur entre les différents maillons des chaînes d’approvisionnement pour construire des filières justes et robustes. Sans prix justes, sans engagements contractuels durables et sans débouchés sécurisés, l’agroécologie restera cantonnée à des niches.

 

Pour avancer dans cette perspective, nous proposons une définition à la fois ambitieuse et concrète des chaînes d’approvisionnement agroécologiques. Construite avec des acteurs concernés (coopératives, syndicats agricoles, ONG, chercheurs et collectifs citoyens), cette définition pourrait servir de référence commerciale pour garantir la qualité de notre alimentation. Elle repose d’abord sur un socle minimal d’exigences agronomiques, en s’appuyant sur le cahier des charges européen de l’agriculture biologique, qui offre des garanties reconnues et une forte notoriété. Mais elle intègre aussi des garanties économiques pour les producteurs : un prix juste, calculé de manière transparente et régulière selon des méthodologies reconnues, ainsi que des relations contractuelles inscrites dans la durée. L’objectif est de construire des partenariats réellement équilibrés entre l’amont et l’aval des filières. Concrètement, cela peut passer par des engagements formalisés de chaque maillon ou par la combinaison du label bio et de mécanismes de type « prix juste producteur ».

 

Un tel socle commun de critères précis offre plusieurs avantages. Il fournit d’abord une grille de lecture claire et objective pour évaluer le caractère réellement agroécologique d’une filière ou d’une entreprise, et pour encadrer l’usage d’un terme trop souvent galvaudé. Il permet ensuite de mieux cibler les investissements publics et de sécuriser économiquement les agriculteurs en transition, en cohérence avec la stratégie wallonne pour une alimentation durable en cours d’élaboration. Enfin, il peut créer un effet levier sur l’investissement privé, en proposant un modèle lisible et objectivement vérifiable à promouvoir auprès des principaux acteurs de financement : citoyens, fondations, entreprises, y compris la grande distribution.

 

La Wallonie ne part pas de zéro. Notre région est pionnière dans ce domaine car elle accueille déjà de nombreuses initiatives par exemple les acteurs des circuits courts en économie sociale (coopérative de producteurs et consommateurs ou les ceintures alimentaires), des filières territoriales émergentes comme Farm for Good, ou encore les paniers GASAP.

 

Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est un cadre politique et légal commun, à la fois clair et ambitieux, pour aligner et renforcer ces dynamiques. Il appartient désormais aux autorités publiques belges de le développer. En Wallonie, cela suppose notamment d’intégrer ces critères agroécologiques dans le projet de « marque forte » porté par la ministre de l’Agriculture Anne-Catherine Dalcq (qui vise à revaloriser les produits locaux et garantir des revenus dignes à nos agriculteurs).

 

Sans filières solides, l’agroécologie restera un idéal fragile. Avec des règles claires et des partenariats équitables, nous pouvons en faire un pilier durable de notre souveraineté alimentaire et de l’attractivité de notre agriculture.

 

Une carte blanche parue le 10 mars (Le Soir), signée par Agroecology in Action, Oxfam-Magasins du monde, Le réseau des GASAP, Entraide & Fraternité, le Collectif 5C, Iles de Paix, UNAB, la Ceinture Alimen-Terre Liégeoise, Festival Nourrir Liège, Farm For Good, FUGEA, Canopea, Logan Penvern – Uliège, FIAN, VRAC