La grande distribution face à la transition alimentaire : géant aux pieds d'argile ?
En février 2024, des centaines d’agriculteur·rices bloquaient les centrales d’approvisionnement de Colruyt, Delhaize, Aldi, Lidl et Intermarché en Belgique. Leur colère portait un message simple : les prix pratiqués par la grande distribution ne couvrent plus leurs coûts de production. Mais cette tension n’est pas un accident — elle est structurelle. Et pour comprendre pourquoi il est si difficile de changer notre système alimentaire, il faut d’abord comprendre qui le contrôle vraiment.
Un marché verrouillé par cinq groupes
La grande distribution est devenue, au fil des dernières décennies, le canal quasi-exclusif de notre alimentation. En 2021, les supermarchés et hypermarchés représentaient environ 80% des ventes au détail de produits alimentaires en Belgique, pour un chiffre d’affaires total de 31 milliards d’euros. Et 98% des Belges font leurs courses régulièrement en supermarché. Autrement dit : pour la quasi-totalité des citoyens·nes, il n’y a pas d’alternative quotidienne au supermarché.
Sur ce marché pourtant massif, cinq groupes concentrent 85% des parts : Colruyt Group (26,9%), Ahold Delhaize (23,1%), Carrefour Belgique (16,9%), Aldi (10,5%) et Lidl (7,7%). Cette concentration est encore renforcée par le regroupement de ces enseignes en centrales d’achat paneuropéennes (Eurelec, Everest), qui démultiplient leur pouvoir de négociation face aux fournisseurs agricoles et industriels — créant ce que les économistes appellent un oligopsone : une situation où un petit nombre d’acheteurs impose ses conditions à un grand nombre de vendeurs.
La domination ne s’arrête pas là. Les marques de distributeurs (MDD) représentaient en 2021 pas moins de 36,3% des parts de marché en valeur du secteur alimentaire belge (un record en Europe, dépassé seulement par la Suisse). En contrôlant leurs propres marques, les enseignes maîtrisent aussi une part croissante de la production et de la transformation, bien au-delà du simple rôle de distributeur.
Une machine à façonner les comportements
Ce pouvoir de marché s’accompagne d’un pouvoir normatif et culturel considérable. La grande distribution est le premier investisseur publicitaire digital en Belgique — représentant 13% du total des investissements publicitaires au début 2024. En France, où les données sont plus consolidées, quatre des cinq premiers annonceurs nationaux en 2023 étaient des distributeurs (Leclerc, Lidl, Intermarché, Carrefour), cumulant plus de 2 milliards d’euros d’investissements médias. Et cette machine publicitaire sert avant tout à vendre des produits alimentaires peu durables.
Le secteur dispose aussi d’une influence politique considérable, exercée via un lobbying intense et un discours systématiquement centré sur la « défense du pouvoir d’achat » des consommateur·rices. En Belgique, les positions de Dominique Michel, patron de Comeos (la fédération des distributeurs), lors des mobilisations agricoles du printemps 2024, ont illustré la capacité du secteur à occuper l’espace médiatique et politique pour défendre ses intérêts. La grande distribution a aussi exercé des pressions importantes contre l’introduction du Nutri-Score, aux côtés des industriels de l’agro-alimentaire.
Des rayons qui fabriquent la malbouffe
La notion d’environnement alimentaire est ici centrale. Elle désigne l’ensemble des conditions physiques, économiques, socioculturelles et cognitives qui encadrent nos achats et pratiques alimentaires. Ce concept, développé par des chercheur·ses de l’IDDRI notamment, permet de comprendre comment la grande distribution façonne la demande bien plus qu’elle ne la reflète.
Ce que les rayons révèlent
En matière d’offre physique (ce qui est disponible en rayon), les chiffres sont éloquents. En France, la part de références bio ne dépasse pas 7,6% en moyenne dans les hypermarchés et 6,9% en supermarchés (rapport FNH, 2025). En Belgique, l’étude Super-Liste Environnement de 2022 révèle qu’un assortiment est largement dominé par les protéines animales, intégrées dans deux plats préparés sur trois et que seulement 4% des plats préparés sont entièrement végétaux. De manière plus générale, les études disponibles montrent une surreprésentation de produits trop gras, sucrés et salés ainsi que de produits carnés ultra-transformés (charcuterie, cordons bleus industriels, nuggets).
Le bio pénalisé par des surmarges
L’environnement économique du rayon bio est particulièrement révélateur. Biowallonie documente régulièrement des pratiques de surmarges frappantes en grande distribution belge : une marge brute quatre fois supérieure sur les œufs bio vs. conventionnels (2022), un différentiel de prix entre lait conventionnel et bio passé de 6% à 33% entre octobre 2021 et octobre 2023, ou encore une marge de 58% sur le chou-fleur bio contre 33% pour le non-bio.
Ces pratiques ont un double impact néfaste : elles pénalisent les consommateur·rices qui souhaitent se nourrir sainement et elles renforcent injustement l’image de cherté du bio, décourageant la demande. À l’inverse, les fruits et légumes frais (généralement plus sains) font l’objet de marges brutes plus élevées (25% en moyenne en Belgique) que les produits transformés sous marques fortes comme Coca-Cola ou Nutella (5-15%), dont les prix sont trop visibles pour permettre de grandes marges.
La promotion au service des produits les moins sains
L’environnement marketing et promotionnel est encore plus révélateur des priorités du secteur. En Belgique, une analyse du programme Collectgo de Colruyt par le Professeur Pierre Ozer montre que 28% des promotions concernaient des produits en catégorie D du Nutri-Score et 31% en catégorie E, les moins bons pour la santé. Le projet Superlist Environnement 2022 indiquait que 70% des offres promotionnelles concernaient des produits carnés. En France, une enquête du réseau ALTAA ayant analysé près de 5 000 promotions dans 5 supermarchés révèle que 23% visaient des produits nutritionnellement déconseillés, contre seulement 5% consacrés aux produits biologiques.
Par ailleurs, la communication des enseignes sur leur engagement local est souvent trompeuse. Face aux allégations de Carrefour Belgium affirmant s’approvisionner à 95% localement en fruits et légumes, une analyse de Pierre Ozer démontre qu’ils ne provenaient en réalité qu’à 7% du territoire belge, pour 32% du reste de l’Europe, 48% d’autres continents, et 13% d’origine inconnue.
Des effets d'annonce sans engagements réels
Face à ces constats, la grande distribution multiplie les programmes de communication « durable » — le programme Act for Food de Carrefour, des « filières qualité », des « chartes circuits courts »… Mais une analyse approfondie révèle systématiquement le même schéma : ces initiatives représentent de très faibles parts du chiffre d’affaires total des enseignes, manquent de transparence, et surtout n’incluent aucun engagement formel contraignant en matière de prix ou de volumes.
Le signe le plus parlant de cette fragilité est ce qui se passe en période de crise. Lors de la poussée inflationniste des années 2022-2023, la plupart des distributeurs français ont abandonné leurs objectifs chiffrés de ventes de produits bio (rapport FNH, 2025). L’engagement durable ne résiste pas à la première pression sur les marges. Quand les actions sont prises, elles restent le plus souvent d’ordre techniciste et marginal : réduction des consommations d’énergie, revalorisation des déchets, livraison à vélo électrique.
Un géant aux pieds d'argile
Il serait inexact de présenter la grande distribution comme toute-puissante sans failles. Le secteur est soumis à une guerre des prix permanente et à une concurrence qui fragilise même les acteurs les plus importants : Makro, Match et Smatch ont fait faillite en Belgique ces dernières années, Franprix s’est retiré, Colruyt et Jumbo ont dû se restructurer. L’arrivée des géants du e-commerce alimentaire et la montée des attentes sociétales constituent des facteurs d’instabilité supplémentaires.
Mais ces fragilités ne sont pas une excuse. Ahold Delhaize a dégagé en 2024 un bénéfice d’exploitation de 2,78 milliards d’euros pour un chiffre d’affaires de 89,35 milliards. Carrefour a affiché 723 millions d’euros de bénéfice la même année. Les premières à profiter de ces résultats restent les actionnaires. Et les sources de profitabilité du secteur se diversifient, notamment grâce à l’exploitation des données clients ou aux revenus immobiliers des centres commerciaux.
La transition alimentaire ne se fera pas sans eux
Le paradoxe est brutal : la grande distribution est une part du problème, mais elle est aussi incontournable dans la solution. Aucune transition alimentaire à grande échelle n’est possible sans l’implication de ces enseignes, tant leur contrôle sur les environnements alimentaires – l’offre en rayon, les prix, la promotion, la visibilité des produits – est structurant. La question n’est donc pas de savoir si on peut les ignorer, mais de définir à quelles conditions une collaboration est possible et légitime.
C’est précisément l’objet de notre étude sur les Chaînes d’Approvisionnement Agroécologiques (CAAE) : définir des critères objectifs qui permettent de distinguer une vraie filière agroécologique équitable d’un simple effet d’annonce, et de faire de ces critères une référence pour les aides publiques et les partenariats privés.
Des exemples existent. Des filières qui tiennent debout se construisent aujourd’hui en Belgique. Il est temps que le modèle dominant s’en inspire, ou qu’on l’y oblige.