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La SSA, un choc de demande pour les filières agroécologiques

2026 Agroécologie Analyses
La SSA, un choc de demande pour les filières agroécologiques

L’instauration d’une Sécurité sociale de l’alimentation à l’échelle nationale ne serait pas seulement une réforme sociale. Elle constituerait aussi un énorme levier de transformation pour les filières agricoles alternatives, dont l’agriculture biologique, susceptible de remodeler en profondeur nos systèmes alimentaires. En garantissant progressivement des débouchés massifs, stables et rémunérateurs à des productions répondant à des critères exigeants de durabilité, la SSA agirait directement sur la demande alimentaire et créerait les conditions économiques d’une transition agroécologique à grande échelle. La modélisation réalisée en Belgique montre ainsi qu’elle pourrait concerner à terme près de la moitié de la consommation alimentaire nationale, tout en améliorant significativement la part de valeur revenant à la production agricole.

Un budget colossal au service de la demande alimentaire

Quand l’on parle de soutenir le monde agricole, notamment dans sa transition agroécologique, on en arrive souvent à une même conclusion : la nécessité de fournir des débouchés rémunérateurs, si possible sécurisés sur le long terme. Et dans ce domaine, la restauration collective et ses marchés publics sont sans doute le levier le plus utilisé par la puissance publique (à l’image du programme Manger Demain en Wallonie et son ‘Green Deal’ cantines durables).

La Sécurité sociale de l’alimentation (SSA) procède de la même veine : au-delà de ses aspects sociaux, elle constitue aussi une politique de la demande, capable de fournir des débouchés à prix sécurisés aux filières agricoles. La différence est que, déployée à l’échelle nationale, elle représenterait une tout autre échelle de changement.

Selon une modélisation économique réalisée par les chercheurs Frédéric Chomé et Gaëtan Vanloqueren[1], une SSA « universelle » représenterait près de la moitié de la consommation alimentaire de la Belgique. Dans ce scénario, un acheteur unique, possiblement une agence publique, devrait s’approvisionner selon des critères précis : produits biologiques ou en transition, issus de circuits courts, rémunérés à prix juste, sans ultra transformation. Le tout pour un budget d’environ €20 milliards par an, ce qui correspond à une allocation de 150€ par mois pour chaque adulte et 75€ pour chaque enfant de moins de 18 ans.

Une conversion progressive mais ambitieuse

La mise en place d’une telle SSA ne se ferait évidemment pas du jour au lendemain. La modélisation prévoit un déploiement progressif sur 16 ans, avec trois années de préparation avant le lancement opérationnel. Ce calendrier s’explique par deux contraintes concrètes : d’une part, la montée en charge progressive du budget SSA, qui suit l’entrée échelonnée des différentes catégories de bénéficiaires et d’autre part, la nécessité de laisser le temps à la conversion des terres agricoles vers le bio ou des pratiques équivalentes (la transition prend en moyenne trois ans).

De fait, sur les 1,4 million d’hectares de superficie agricole utile (SAU) du pays, seuls 96 000 hectares étaient en agriculture biologique en 2022, soit 6,9 % de la SAU. Les autres modes de production alternatifs ne font l’objet d’aucun recensement systématique, mais leur poids reste marginal dans les volumes produits.

Le scénario SSA prévoit donc de construire parallèlement l’offre et la demande. Un tiers des 96 000 hectares en bio seraient ainsi contractualisés la première année de mise en œuvre, soit environ 32 000 hectares et quelque 800 fermes. Puis la cadence s’accélérerait : +40 % de surfaces conventionnées par an entre les années 2 et 6, +20 % entre les années 7 et 11, puis +15 % jusqu’à l’année 16. Au terme de ce processus, ce seraient 852 000 hectares (soit 61 % de la SAU belge) et environ 21 000 fermes (un tiers des exploitations du pays) qui seraient intégrées au système.

Cela représente évidemment des changements considérables. Raison pour laquelle les processus de préparation à la conversion devraient être anticipés bien avant le lancement, dès la décision politique de mettre en place une SSA. Des aides à la transition — estimées à 500 €/hectare pendant trois ans, soit un soutien de 1500 €/ha au total — ont ainsi été intégrées dans le modèle. Elles couvriraient les frais de conseil agronomique ainsi que les risques et pertes de rendement inhérentes à toute période de conversion.

Une recomposition de la chaîne de valeur

Au-delà des hectares convertis, une telle SSA nationale changerait également profondément la structure même de la chaîne de valeur agroalimentaire, et donc la part revenant aux producteurs et productrices. Aujourd’hui, sur 100€ dépensés pour des produits alimentaires, seuls 37,5€ reviennent à la production primaire, agriculture locale et importations confondues. Le reste est capté par les intermédiaires : commerces, industries agroalimentaires, transport, emballages, publicité. Et cette part ne cesse de reculer depuis l’an 2000[2].

Une SSA nationale modifierait ces équilibres de plusieurs façons. D’abord, sa masse financière lui confèrerait un pouvoir de négociation considérable avec les acteurs de la transformation et de la distribution. En représentant potentiellement près de la moitié de la consommation alimentaire nationale, une « agence SSA » pourrait ainsi imposer l’encadrement des prix, des cahiers des charges intégrant des clauses sociales et écologiques ou encore une limitation des marges intermédiaires. Ensuite, en favorisant les aliments bruts et peu transformés, la SSA réduirait mécaniquement les coûts d’emballage et de transport. Enfin, les produits conventionnés n’auraient pas besoin de publicité : leurs débouchés seraient garantis, ce qui éliminerait un poste de coût aujourd’hui considérable dans les filières industrielles.

Résultat selon les deux scénarios modélisés par Chomé et Vanloqueren, la part de la valeur ajoutée revenant à la production primaire pourrait être revalorisée de 40 à 56 % par rapport à sa valeur actuelle. Autrement dit, les agriculteur·rices qui entrent dans le système SSA pourraient voir leurs revenus progresser vers un niveau au moins équivalent à la moyenne nationale belge (alors qu’ils s’établissent aujourd’hui à environ 56 % de cette moyenne).

Ce modèle ne rompt pas avec toute logique concurrentielle. Il suppose en effet de collaborer avec les acteurs de la distribution et de la transformation existants, tout en favorisant les structures de l’économie sociale. Mais il crée les conditions d’une rémunération juste et non dépendante des seules négociations de filières ou de la bonne volonté des acheteurs.

Un levier systémique, pas un programme de plus

C’est cette nature systémique qui distingue la SSA de la plupart des politiques existantes. Elle n’agit pas sur un seul maillon de la chaîne (ex. une aide à l’hectare, une prime à la conversion ou un simple label) mais sur l’ensemble du système, et en agissant sur le levier de la demande. En garantissant des débouchés massifs, stables et rémunérateurs à des productions respectant des critères stricts de durabilité, elle crée les conditions économiques de la transition agroécologique à grande échelle.

C’est un vrai changement de paradigme pour les agriculteur·rices engagé·es dans cette transition, ou qui envisagent de le faire. Il ne s’agirait plus de conquérir péniblement des parts d’un marché bio toujours confidentiel, soumis aux aléas de la conjoncture et à la pression des prix de la grande distribution, mais de répondre à une demande institutionnelle, prévisible et rémunérée à sa juste valeur.

De tels changements représentent évidemment un immense défi. Ils nécessiteraient d’énormes investissements publics (possiblement compensés par les coûts cachés économisés), un accompagnement technique et surtout, une forte volonté politique et un important soutien sociétal, en premier lieu du monde agricole. Mais l’étude discutée ici est un premier pas démontrant que ce n’est pas seulement une « utopie transformatrice » : modélisée, chiffrée, elle se révèle également « réaliste ».

Patrick Veillard

Article paru dans la Lettre Paysanne de la Fugea (édition mai 2026).

[1] Chomé F., Vanloqueren G. Juin 2025. Sécurité Sociale de l’Alimentation en Belgique : Modélisation d’une Utopie Réaliste et Transformatrice. Etude pour FIAN Belgium.

[2] Mevel O. 2020. Les agriculteurs chez nous vivent-ils de la vente de leur pro­duction ? Université Annuelle Canopea.