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Engagement des jeunes pour le climat : témoignage d’une « ambassadrice pour le climat » à la COP 26

2021 Analyses
Engagement des jeunes pour le climat : témoignage d’une « ambassadrice pour le climat » à la COP 26

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La question climatique a pris de l’ampleur au sein de l’opinion publique ces dernières années. Et les élèves des écoles secondaires sont descendus dans la rue en 2018, chaque semaine, pour nous rappeler que le futur leur fait peur et qu’il est temps d’agir. Aujourd’hui, après deux ans de pandémie et des catastrophes climatiques qui nous touchent jusqu’au cœur de la Belgique, les engagements se font encore attendre. L’ECMS a un rôle à jouer dans le renforcement de l’engagement des jeunes. Mais comment ? Voyage au cœur de la COP 26 à Glasgow, à travers les yeux d’une jeune activiste partie là-bas avec Oxfam-Belgique ; et analyse des effets d’une telle expérience pour les participant.e.s.

Introduction

Ces dernières années, la question de la crise climatique a pris de plus en plus de place dans les mobilisations citoyennes et les médias. Au sein d’Oxfam-Magasins du monde, elle s’invite dans nos campagnes, en mettant en lumière le rôle du commerce équitable dans la justice climatique. La société civile se mobilise via les ONG et autres associations mais les citoyen.ne.s ont, aussi, été à la manœuvre d’actions dans l’espace public. Dans ce contexte, nous mettrons ici l’accent sur les jeunes. Leur voix s’est fait entendre depuis les grèves climatiques de 2018 et a gagné en légitimité. À titre d’exemple – et pour ne citer qu’elle – Adélaïde Charlier, figure emblématique du mouvement étudiant francophone belge est régulièrement invitée à participer à des conférences, débats, etc. Récemment, la chaine de télévision RTBF lui a même consacré un reportage.[1]« Adélaïde Charlier, la meuf du climat » : https://www.rtbf.be/auvio/detail_adelaide-charlier-la-meuf-du-climat?id=2772716

En novembre dernier avait lieu à Glasgow la 26e COP (Conference Of the Parties), la grande réunion internationale annuelle qui réunit les pays signataires du protocole de Kyoto. Ce type d’événement, souvent très technique et protocolaire, peut-il aussi devenir un outil de mobilisation et d’éducation? Pour le savoir, nous avons rencontré Mutesi, une membre de la délégation jeunesse d’Oxfam, une « ambassadrice » pour le climat qui a participé à la COP 26 de Glasgow.

Résumé du bilan de la COP 26 selon les associations belges participantes

Parmi les dizaines de milliers de participant∙e∙s venu∙e∙s du monde entier à Glasgow, il y avait plusieurs associations belges. Elles ont pris le temps d’en faire un retour. Dans cette première partie, nous reviendrons sur leur bilan de cette COP.

Plusieurs éléments sont mis en avant. Tout d’abord, on observe que les engagements pris lors de ce sommet ne sont toujours pas considérés comme suffisants pour répondre aux réels besoins causés par le dérèglement climatique.

Cependant, plusieurs avancées positives ont aussi été constatées. Parmi celles-ci, il y a la reconnaissance collective des énergies fossiles comme étant responsables du dérèglement climatique. Ensuite, la limite des 1.5 degrés (par rapport à l’époque pré-industrielle) comme seuil de réchauffement ne pouvant pas être dépassé a également été reconnue par toutes les parties présentes. Ces décisions encourageantes ont toutefois été nuancées par le manque d’engagement pratique pour arriver à cet objectif.

Du côté des déceptions, on note l’engagement à réduire les émissions liées aux énergies fossiles plutôt que la sortie complète et définitive de ce type d’énergie. En effet, certains pays s’y opposent, notamment l’Inde, en invoquant le droit au développement. Cela fait référence au principe de responsabilité commune mais différenciée. Celui-ci met l’accent sur le fait que tous les pays n’ont pas les même responsabilités face à la crise climatique et que les moins responsables – et les plus touchés – verraient leur développement ralenti s’ils devaient respecter les mêmes engagements que les pays dits déjà « développés ». Une fois ce principe reconnu, l’enjeu est dès lors d’y arriver dans les limites du budget carbone actuel. Cette position est controversée et reçoit quelques critiques. Elle fait cependant office de piqure de rappel pour les pays qui ont profité des énergies fossiles depuis bien longtemps et appuie sur l’importance de la solidarité et de la justice climatique dans le combat actuel. Nous pourrions également désigner cela comme une « dette climatique » contractée par les pays les plus responsables du changement climatique. C’est donc maintenant à eux de soutenir davantage une transition vers un développement qui soit juste et pauvre en émissions de carbone et de se diriger vers la « sortie » des énergies fossiles.

Nous retiendrons du bilan de la COP 26 qu’un signal clair a été lancé sous la forme d’une prise de conscience générale et officielle de l’urgence à laquelle nous devons faire face, couplée aux premiers pas vers une transition juste. On déplorera cependant les engagements trop peu concrets et toujours trop peu ambitieux par rapport aux défis colossaux du dérèglement climatique.

Bilan de la COP 26 selon une jeune ambassadrice pour le climat

Le contexte international de cette conférence évolue depuis quelques années. En effet, on observe une pression accrue des citoyen∙ne∙s vers leurs dirigeant∙e∙s. Cela est en grande partie dû aux jeunes générations qui, ces dernières années, se sont mobilisées partout dans le monde et ont ramené le sujet climatique sur le devant de la scène, notamment grâce aux grèves climatiques hebdomadaires. Cette mobilisation en a surpris plus d’un par son ampleur et sa durée. Cependant, elle est compréhensible quand on sait que les jeunes constituent la génération qui sera la plus touchée par le changement climatique. Beaucoup sont conscients des risques que cela va entraîner pour leur avenir.  Chez Oxfam-Magasins du monde, nous remarquons dans notre pratique quotidienne d’animation que le climat est un thème très souvent évoqué par les jeunes.

Il nous semblait donc pertinent de traiter de cet événement à travers le regard d’une jeune activiste qui y a participé.

Pour ce faire, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec Mutesi Van Hoecke, partie avec un groupe composé de 14 jeunes, en tant qu’ambassadrice du climat chez Oxfam Belgique. Nous avons discuté de son parcours, de la création du groupe à son expérience de la COP une fois sur place. Nous avons terminé par ce qu’elle en a retiré, c’est-à-dire un grand enthousiasme et un renforcement de son envie d’engagement.

L’expérience immersive qu’a constitué sa participation à la COP26 n’est pas neuve dans la pratique d’ECMS. Elle permet de lier apports théoriques et pratiques, apprentissages par les pairs (lorsqu’il s’agit d’un groupe) et par l’expérience. Cela rappelle que l’ECMS ne se fait pas uniquement par des enseignements magistraux mais qu’elle sert également à créer des espaces et opportunités d’apprentissages.

Portrait de la jeune ambassadrice pour le climat et genèse du projet

Mutesi Van Hoecke est étudiante à Bruxelles, elle y suit un master en relations internationales. De par son père agriculteur, elle a depuis très jeune été informée sur le changement climatique. En grandissant, elle a voulu s’investir en devenant bénévole, d’abord pour des organisations humanitaires ; ensuite, pour le climat. Elle a fait ses débuts en participant à la grande marche climatique en décembre 2018, en tant que steward, avec Greenpeace. Son engagement s’est poursuivi en prenant part à Ende Gelände[2]Action de désobéissance civile organisée une fois par an par un collectif d’associations anti-nucléaire et contre l’exploitation du charbon, et autres organisations pour la protection de … Continue reading lors de la COP 23. Elle y a vécu ce qu’elle qualifie de tournant dans sa vie [3]Les extraits en italiques sont des citations venant directement de l’interview menée le 6/01/2022 car c’est à cette occasion qu’elle a participé à sa première action de désobéissance civile.

Participer au groupe d’ambassadeurs/drices d’Oxfam a donc été un autre moyen pour elle de poursuivre cet engagement.

Savoirs théoriques

Une fois les membres sélectionnés pour le projet, celui-ci s’est lancé en août 2021, avec une première rencontre du groupe. S’en est suivie une série de webinaires et de journées de formation (« climate camp »). Ceux-ci ont eu pour but de préparer les jeunes à leur participation à la COP, en les aidant à comprendre les enjeux principaux de cette crise climatique, via des conférences d’experts sur le sujet.

L’une des critiques formulées par Mutesi par rapport à ces sessions formatives est qu’elles auraient pu aller encore plus loin ; car pour beaucoup de jeunes, c’était une première découverte de tous ces enjeux. Certains ne se sentaient pas assez préparés pour la semaine à Glasgow.

Mais elle constate que cela est venu consolider ce qu’elle savait déjà.

Savoir-Être

Ces différentes sessions préparatoires ont par ailleurs entrainé de nombreux débats internes, entre les membres du groupe. Mutesi nous relate que certain.e.s membres du groupe dissociaient le climat des enjeux sociaux ou ne voyaient pas de liens clairs entre la lutte contre les discriminations et la lutte contre l’exploitation de la nature. Cela a donc amené des grands débats dans le groupe : faut-il parler de racisme ou de veganisme, en lien avec la lutte climatique ? Mutesi a vécu ces débats comme une expérience enrichissante. Ils lui ont permis non seulement d’apprendre mais aussi de changer d’avis sur certaines questions.

Elle y a notamment remarqué une différence dans l’engagement vécu par chacun des membres. Certain.e.s semblaient voir ce genre de voyage comme une très bonne expérience en soi alors que pour elle il y avait une grosse responsabilité à aller sur place.

Ces discussions internes aux groupes dont parle Mutesi ont engendré beaucoup de réflexions identitaires, avec de grandes remises en question pour certain.e.s. Elle-même raconte avoir beaucoup appris au niveau de son interaction avec les autres, à plus faire confiance par exemple.

Elle a aussi appris l’impact important qu’avait la viande sur le climat, ce qui l’amène à remettre en question ses habitudes et à envisager de devenir végétarienne. De même, elle réfléchit encore plus aux impacts de sa consommation.

Ensuite, la série de formations et de rencontres évoquée plus haut a également permis des échanges avec des activistes du Sud afin de confronter les points de vue. Cet échange a permis une prise de recul et d’auto-critique, en abordant la légitimité de leur participation à la COP. En effet, à cause du covid, la question de la venue de la plupart des activistes venant du Sud s’est compliquée en raison du manque d’accès à la vaccination. Après réflexion, les jeunes ont décidé de partir tout de même et de porter le message des pays du Sud.

Mutesi pense que ces apprentissages ont touché tout le groupe : Finalement, dans le groupe, tout le monde a dû déconstruire et a appris une autre façon de voir le monde. Nous étions tous différents mais nous nous sommes liés durant cette semaine.

Cette participation à la grand-messe internationale pour le climat a également changé sa perception de cet événement. Selon Mutesi, ce type de sommet c’est n’importe quoi, une vaste blague, du lobbying.  Pour elle, le combat est dans la rue. Ce qu’elle a observé là-bas ne lui semblait pas assez honnête ni assez concret.

Mutesi raconte cette envie de se mobiliser. Elle veut continuer à croire qu’on peut changer la situation car si l’on n’a plus d’espoir, cela donne envie de baisser les bras. Même si elle est consciente de l’ampleur de la tâche et du fait que certaines personnes considèrent cela comme une cause perdue.

Savoir-Faire

Cette expérience a aussi permis le développement de compétences plus concrètes pour les jeunes activistes.

Cela s’est traduit notamment par l’organisation d’une action sur place. En effet, suite à cette discussion sur la légitimité évoquée ci-dessus, le groupe s’est penché sur la manière de porter ce message des pays du Sud. Sous forme d’une action silencieuse, les jeunes ont disposé un cercle de chaises reprenant les noms des activistes du Sud, pour faire entendre leur voix. À l’intérieur, ils et elles se sont assis.e.s en silence en se tenant les mains. Sur leur dos étaient écrits les noms des activistes du Sud. Les représentants du Sud n’étaient pas là mais on entendait le silence de leur absence. Le but de cette action était de faire comprendre les privilèges et les inégalités face à différentes crises comme celle du covid (faisant référence ici au manque de vaccins dans certains pays pauvres), les inégalités face au climat, etc.

Au-delà de son intensité et du message fort que porte cette action, le groupe de jeunes activistes a dû s’organiser, se structurer pour la mettre en place. Pour ce faire, des groupes de travail ont été définis. Nous voyons ici le travail de l’action team. Pendant ce temps, c’est la media team qui s’occupait de relayer tout cela sur les réseaux sociaux, etc.

Un autre acquis concret que l’on peut retenir, à titre d’illustration, dans le récit de Mutesi, est la définition d’un cadre commun au groupe, pour l’aventure qu’il s’apprête à vivre. C’est un exemple d’organisation du vivre ensemble. Les jeunes ont pu l’expérimenter lors d’une des rencontres préparatoires au voyage.

Créer des espaces d’apprentissages informels

Ce genre d’expérience immersive permet également les rencontres informelles avec d’autres acteurs/trices pertinents sur le sujet du projet. La COP est un grand foisonnement de personnes actives dans la lutte contre le réchauffement climatique à différents niveaux et déployant différents moyens d’actions. On y trouve des activistes, des politiques, des ONG, etc.

On retrouve cet élément à travers le voyage en train effectué depuis Bruxelles jusqu’à Glasgow. Mutesi le décrit dans son récit : Le départ s’est fait en train depuis Bruxelles. Il y avait plein d’activités et de rencontres à bord. Je me suis notamment retrouvée à côté d’experts du GIEC. J’ai pu rencontrer des personnes de tout niveau hiérarchique, sans que cela ne se ressente, car tous et toutes venaient pour le même combat. Sur place, nous avons rejoint un groupe de militants d’Extinction Rebellion.

Ces rencontres lui ont d’ailleurs donné l’envie d’aller plus loin et de rejoindre Extinction Rebellion.

La COP lui a permis de vivre un autre moment important, celui où elle a eu la chance de pouvoir assister à une rencontre avec Greta Thunberg. Cela lui a permis de changer d’avis sur elle. Au début, Mutesi la voyait comme un instrument médiatique mais elle s’est rendue compte que Greta Thunberg utilisait sa notoriété pour que tous les activistes du Sud puissent parler. C’était un petit groupe très intime dans un parc, tous et toutes ont pu raconter leur histoire, Greta ne parlait pas. Cela lui a permis de se rendre compte que le vrai combat, c’est celui qu’il faut mener contre le système, comme Greta le dit en général : On a vraiment parlé de racisme, il n’y avait plus de tabou, on parlait avec de vrais mots, des vraies choses. C’était très émotionnel. Les discours touchaient à la réalité du quotidien. En écoutant et les voyant pleurer, on s’est rendu compte de l’ampleur de notre responsabilité. C’était un des moments les plus forts, on sentait qu’on était au centre du problème, il n’y avait pas de tabou. On sentait le changement climatique, on mettait un nom sur les vrais problèmes sociétaux. »

L’importance du débriefing

Pour toute animation d’ECMS (courte ou longue), le débriefing constitue une étape essentielle. Il vient consolider les acquis, recueille les questions qui restent en suspens et permet de partager les émotions de participant.e.s, etc. Il peut aussi être très riche lorsqu’il se passe dans un temps séparé de celui de l’animation. Entre-temps, les participant.e.s ont pu « digérer » ce qu’ils ont appris, le confronter à d’autre savoirs, leur vie quotidienne, etc.

Dans le cas qui nous occupe, il a eu lieu plusieurs jours après le voyage. Mutesi le décrit comme un moment important, de retour à la réalité. Cela leur a permis de prendre du recul après autant de jours passés au cœur de l’action. Beaucoup ont fait part de leur difficulté du « retour à la réalité ». Le fait de passer 10 jours voués à l’action contre le dérèglement climatique et de revenir dans le quotidien où ce n’est plus la principale préoccupation des gens en a secoué plus d’un. Ce moment leur a donc aussi permis de trouver du réconfort dans le fait de retrouver le groupe qui a vécu la même expérience.

Conclusion

Le récit de cette jeune activiste partie à la COP 26 avec les groupes des ambassadeurs/ices d’Oxfam-Belgique nous démontre l’importance des voyages immersifs dans le cadre de l’ECMS. Ils permettent de développer les 3 types de savoirs développés dans cette analyse. Ils permettent également les allers-retours entre chacun d’entre eux, ce qui permet de les ancrer de manière plus forte que lors d’une animation d’une heure et demie dans une école ou une université.

Les savoirs sont contextualisés, peuvent être réutilisés. Les savoirs faire et savoirs être sont directement expérimentés et partagés au sein du groupe.

Ce genre d’expérience permet également d’ouvrir les sources de savoirs grâce aux multiples rencontres vécues par les jeunes.

De plus, le débriefing montre aussi l’importance pour les participant.e.s de revenir sur leurs apprentissages et de se sentir soutenu.e.s par un groupe de pairs.

Enfin, malgré les quelques critiques et frustrations formulées par Mutesi, on retiendra que cette expérience l’a renforcée dans son envie d’agir et de s’engager pour un avenir plus durable, empreint de justice climatique. On sent aussi chez elle une forte envie d’agir de manière concrète.

Bibliographie

Articles et publications

  • OH, Magazine trimestriel d’Oxfam Belgique, n°10-décembre 2021-Janvier/février 2022

Sites internet

Entretien

  • Entretien avec Mutesi Ven Hoecke réalisé le 6 janvier 2022

Image par Goran Horvat de Pixabay

Notes[+]