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L’école face aux grèves Climat des jeunes, une réponse en demi-teinte

Analyses
L’école face aux grèves Climat des jeunes, une réponse en demi-teinte

Les grèves climatiques suivies par la jeunesse belge début 2019 n’ont pas manqué de faire débat dans la société et dans le monde scolaire. Que l’école doit encourager l’engagement citoyen des jeunes est un point de vue largement partagé. Mais le caractère désobéissant de la grève fait nettement plus débat. Et si même l’on décide de soutenir la grève des jeunes, ne la déforce-t-on pas en ne faisant que la tolérer et l’encadrer sans la rejoindre ? [1. La présente analyse s’inspire en partie de la réflexion développée lors d’une journée de débat organisée par Annoncer La Couleur (programme fédéral d’éducation à la citoyenneté mondiale (ECM) dans le cadre du WikiCM (Centre de connaissance en éducation à la citoyenneté mondiale). L’intitulé de la journée était : « L’école doit-elle être facilitatrice de l’engagement des jeunes? Soutien et raison à la (non) participation des élèves et des écoles aux marches pour le climat ». Les intervenants à cette journée étaient parties prenantes de l’enseignement : membre du SEGEC, enseignant.e.s, ONG, élèves, Organisations de Jeunesse… Le regard développé dans la présente analyse ne reflète pas nécessairement celui des intervenant.e.s. ]

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Le climat en marche

L’histoire ne s’invente pas. En 2018, la jeune suédoise Greta Thunberg, 16 ans, décide toute seule de faire la grève de l’école pour manifester contre l’inaction du gouvernement de son pays face au défi climatique. N’ayant pas convaincu ses camarades, contre l’avis de ses parents, elle se poste devant le parlement suédois avec son panneau fait main « skolstrejk för klimatet » chaque semaine face au regard un peu amusé des passants.

Quelques mois plus tard l’idée d’une « grève scolaire pour le climat » se répand comme une trainée de poudre parmi la jeunesse sur les cinq continents. En Belgique, tout commence vraiment en janvier 2019. En parallèle aux marches organisées par la société civile, des jeunes décident de brosser les cours le jeudi et de descendre dans la rue de manière improvisée pour également marquer leur indignation quant à l’inaction climatique du pays. Ils sont d’abord environ 3000, puis 12 000, puis 35 000, le mouvement prend de l’ampleur chaque semaine. Il s’organise quelque peu autour de quelques « leaders » surtout féminines tant au nord qu’au sud du pays.

Le 15 mars, une grève mondiale accompagnée de grandes marches a lieu. Marches qui se veulent rassembleuses des jeunes, des adultes, des grands-parents et des syndicats. Le mouvement met la pression sur les gouvernements, remet la question climatique au centre de l’attention des médias et des décideurs/euses et fait avancer encore de quelques crans le sentiment d’urgence dans la conscience collective.

L’école s’interroge

Face à ces grèves, l’école est prise de court ! Dès lors, un débat parallèle a lieu : les élèves qui « sèchent » pour aller manifester doivent-ils/elles être soutenu·e·s par les écoles et les instances en charge de l’enseignement (réseaux, cabinets ministériels)? Si oui (ou si non), dans quelles mesures et sur quelles bases ?

Diverses réponses sont apportées dans les établissements : certaines directions vont soutenir sans réserve la grève des élèves, d’autres proposeront un cadre (tournante des élèves ou des cours pour ne pas rater systématiquement les mêmes matières, besoin d’une autorisation parentale, accompagnement pédagogique, mise en place de débats et de projets dans l’école…), enfin certaines écoles noteront les absences des élèves, et ne soutiendront pas le mouvement sauf éventuellement lors de la journée du 15 mars.

Beaucoup d’articles et de cartes blanches seront publiées durant cette période comme autant de prises de position des parents (et « grands-parents pour le climat »), des enseignant.e.s (à titre individuel ou collectif), des ONGs,…

On peut par exemple lire : « Comment, nous, adultes, devons-nous réagir face à ce refus d’obéir à la loi sur l’obligation scolaire pour les moins de 18 ans ? Doit-on les punir ? Doit-on expliquer à nos jeunes qu’il existe des règles pour qu’une société fonctionne et qu’ils doivent s’y plier ? Doit-on encourager leur action ?

Ne formons-nous pas les jeunes à développer un regard critique, à avoir le courage de défendre des valeurs et principes qui leur semblent justes ? N’est-ce pas là un des rôles de cette école qui a déjà été désertée à deux reprises par ces jeunes ? Peut-on dès lors leur reprocher cette désobéissance ? Même si l’école inculque aux jeunes le respect des règles qui permettent un bon fonctionnement en société, comme nous l’avons dit précédemment, elle doit aussi former ces mêmes jeunes à défendre des valeurs et à avoir un esprit critique. Ce qu’ils semblent avoir parfaitement compris et mettent même en application. Dans cette optique, nous devrions donc les laisser faire l’école buissonnière »[2. « Marche pour le climat et école buissonnière : peut-on reprocher aux jeunes cette désobéissance? » Une opinion de Tatiana Stellian (Ecolo), co-coordinatrice et chargée d’éducation au développement. Publié le samedi 19 janvier 2019. ].

La ministre de l’enseignement, Marie-Martine Schyns, adopte la position suivante dans une circulaire informative qui souligne le caractère exceptionnel de la situation :

« La participation à une marche pour le climat ne peut pas être considérée comme un motif d’absence justifiée. En effet, la participation à une manifestation ne s’inscrit pas dans l’article 9 de l’Arrêté du Gouvernement de la Communauté française du 22 mai 2014, qui réglemente la fréquentation scolaire et précise de manière exhaustive quelles absences peuvent être considérées comme justifiées.

Toutefois, bien qu’injustifiées, à titre exceptionnel, ces absences n’auront pas de conséquence sur la sanction de l’année d’études des élèves concernés, pour peu qu’elles aient fait l’objet d’un accord des parents ou des responsables légaux de l’élève. Ainsi, un élève ne pourra pas perdre la qualité d’élève régulier suite à l’accumulation des absences liées aux marches pour le climat »[3. Circulaire 7045 du 14/03/2019, Information relative à la participation des élèves de l’enseignement secondaire aux marches pour le climat, http://www.enseignement.be, 24/04/2019.].

Le secrétariat général de l’enseignement catholique (SEGEC) adopte une position plus soutenante encore. Après s’être posé la question en interne d’encourager ou non le mouvement, le SEGEC trouve la réponse dans le texte du décret missions[4. Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignement fondamental et de l’enseignement secondaire et organisant les structures propres à les atteindre du 24 juillet 1997.]. Oui, la volonté des élèves de manifester pour le climat répond aux missions de l’école qui ne doivent pas s’exercer uniquement dans les classes mais aussi en dehors et dans la vie scolaire en général.

Le SEGEC propose alors aux écoles de son réseau trois conditions. Premièrement, la participation aux marches doit conserver un caractère exceptionnel en ce sens qu’elle ne doit pas complètement désorganiser l’école. Le SEGEC propose de faire tourner les groupes d’élèves qui participeraient aux marches chaque jeudi. En deuxième lieu, l’école propose un accompagnement pédagogique. Elle peut se tourner vers les nombreux outils existants (contrairement aux lendemains des attentats terroristes de 2016 qui ont vu beaucoup d’enseignantes et d’enseignants démuni·e·s pour en parler avec leurs élèves). Troisièmement, la demande doit venir des élèves et la participation aux marches ne peut pas servir d’instrumentalisation de la part d’enseignant·e·s engagé·e·s qui voudraient y emmener les élèves sans que ceux-ci soient pleinement conscient·e·s de leur implication.

Une réponse scolaire… inadéquate

Il est plutôt très « consensuel » d’estimer que l’école doit promouvoir l’engagement citoyen des jeunes. Mais lorsque l’on précise les termes de cet engagement, ou lorsque l’on se confronte à la mise en œuvre concrète d’un tel programme, on voit où le bât blesse. Quid de la neutralité scolaire ? Quid de l’accès à ce « programme à côté du programme » pour les élèves moins favorisés, qui passent souvent à côté de ces activités non obligatoires ? Jusqu’où s’engager et chercher la cohérence ? Avec quel niveau de participation des jeunes dans le processus même ?

Outre ces questions, la grande nouveauté des grèves climatiques est que pour la première fois sans doute dans l’histoire scolaire, le bât blesse en un tout autre endroit que l’école. Pour la première fois, un engagement concret est pensé « en dehors de la boite », totalement en dehors du cadre scolaire habituel. La question du rôle de l’école est reléguée au second plan.

Comme l’ont fait les directions, le SEGEC et tant d’autres, on peut tant bien que mal décider que l’école a un rôle à jouer ou non dans l’engagement citoyen, mais force est de constater que les élèves marcheurs/euses n’ont pas répondu à cette question, ni n’ont eu même envie de la poser.

Ils sont en réalité à un tout autre niveau. Parce que l’Etat et la société dans laquelle ils sont appelés à évoluer ne répond pas adéquatement au changement climatique, ils décident en signe de protestation de faire grève, de refuser l’école (partiellement), d’occuper l’espace public et de sortir de leur rôle d’élèves et de l’obligation scolaire que la société leur assigne.

Ce faisant, ils court-circuitent l’école, et c’est en court-circuitant l’école qu’ils expriment l’urgence et l’importance de leur demande.

On en arrive au paradoxe suivant : faire en sorte que l’école facilite l’engagement des élèves n’aide pas les élèves dans leur grève dans ce qu’elle a de subversif et de désobéissante, condition essentielle pour faire de cette grève un succès et une menace réelle pour les décideurs et décideuses politiques qui ne font pas du climat une priorité.   

La prise de position des différentes écoles et réseaux était en effet souvent une simple réaction face aux élèves brosseurs. En ce sens, accompagner pédagogiquement, organiser des débats, créer des projets et y impliquer les élèves sont toutes des initiatives louables et bienvenues, mais finalement contre-productives par rapport à la proposition de créer un mouvement gréviste de masse dans la rue.

Soutenir la grève ?

Deux autres scénarios auraient pu voir le jour, même s’ils apparaitront moins neutres aux yeux de certain.e.s : que les élèves soient davantage sensibilisés par les écoles au changement climatique en mettant cette question d’actualité au cœur de ces semaines de début 2019. Avec comme corollaire que ces élèves puissent alors choisir ou non de grossir les rangs des grévistes. Ou plus loin encore, comme d’autres y ont appelés, que les élèves soient rejoints par les adultes, enseignant·e·s, directions à l’image des grèves qui par le passé ont secoué le monde enseignant et qui, soit dit en passant, étaient nettement plus conséquentes en terme de pertes de journées de cours et d’écoles immobilisées.

C’est en ce sens qu’Oxfam publiait une carte blanche fin janvier sur Le Soir en ligne[5. «Parents et écoles, soutenez la grève scolaire des élèves pour le climat!» Par Pierre Santacatterina, Directeur général Oxfam-Magasins du monde; Eva Smets, Directrice générale Oxfam Solidarité. Mis en ligne le 24/01/2019 à 15:25].

La grève visait en effet à toucher les responsables politiques au travers d’une désobéissance à l’obligation scolaire. La grève n’était pas tournée vers les directions et les enseignant·e·s, le personnel scolaire, même s’ils en faisaient en partie les frais.

En écho à ce propos, plusieurs enseignant·e·s avaient publié dans une carte blanche : « Greta Thunberg serait-elle connue si elle menait son action dans la classe, pendant la leçon ? Parfois, la désobéissance citoyenne est le seul moyen. Parfois, il est nécessaire d’exercer des pressions pour faire changer le système. Il y a suffisamment d’exemples de cela dans le passé et c’est ce que font aujourd’hui les enfants du climat, avec leur grève et leurs actions.

Certains professeurs et certaines directions sont sincèrement solidaires « en tant qu’êtres humains », mais ne peuvent donner leur approbation « en tant qu’enseignants ». « Le travail scolaire ne peut être compromis, car la ligne d’arrivée est en vue ». Les jeunes réagissent de façon flegmatique, et c’est compréhensible : quelle ligne d’arrivée ? Quel avenir ? Ou : pourquoi étudier des faits que les adultes finissent quand même par nier ? 

(…)

En tant qu’enseignants, nous nous efforçons de former des élèves actifs, impliqués et engagés. La citoyenneté active est le fer de lance des échéances transdisciplinaires et du projet pédagogique des différents réseaux. Que tout un nombre d’élèves soit prêt à brosser les cours, à manifester ensemble et à en supporter la pleine conséquence (sanctions éventuelles, devoir rattraper des leçons seul(e)s), prouve surtout que nous avons réussi dans cette part de notre mission ». [6. « Nous, professeurs, encourageons les écoliers à sauver le climat », Carte blanche publiée dans « De Morgen » du 15 janvier 2019, signée par Romy Aerts et 130 enseignants et directeurs de l’enseignement flamand. ]

Laisser les élèves manifester ou manifester avec eux ?

Si théoriquement la réponse scolaire officielle peut être vue comme trop peu audacieuse, il reste que dans les faits les grèves ont eu lieu et ont été parfois suivies par les enseignant·e·s accompagnant leurs élèves. Cependant, une majorité d’écoles dans lesquelles les élèves n’ont pas tellement osé bouger, n’a rien fait particulièrement pour y amener le débat ou une quelconque ouverture à ces questions. Neutralité, diront certains ? Celle-ci a bon dos lorsqu’elle permet d’éviter de faire trop de vagues dans le quotidien scolaire.

Lors de la journée débat ayant donné lieu à l’écriture de la présente analyse, une intervenante pose la question suivante : le SEGEC aurait-il pu avoir le même discours (que celui présenté plus haut) pour des causes moins consensuelles que le climat, comme par exemple la justice migratoire ? La représentante du SEGEC estime qu’il est évidemment plus difficile de se prononcer sur ce genre de thèmes. La réponse institutionnelle de la plupart des écoles aux grèves climatiques n’aurait-elle été finalement que purement passive face à la vague : « Vous nous mettez devant le fait accompli et nous prenons acte » ? Une réponse par l’affirmative ne devrait cependant pas laisser dans l’ombre l’énorme énergie consacrée par beaucoup d’enseignant.e.s à aborder les questions de citoyenneté même les plus délicates de manière critique et active au quotidien avec les jeunes.

Manifester ou ne pas manifester ? En définitive, nous reconnaissons tou·te·s la plus-value de l’école en terme d’une lecture critique d’un monde de qualité. L’école peut d’ailleurs davantage accompagner les jeunes qui se posent aujourd’hui des questions de société bien plus essentielles, anxiogènes et urgentes que celles que toutes les générations précédentes ont pu se poser. Si elle continue à le faire si peu[7], et avec elle, l’ensemble de la société, nous verrons dès demain la jeunesse à nouveau dans les rues, et avec elle, le vent du changement…

Simon Laffineur