fbpx

Les filles sont là pour "paraître"

2021 Analyses
Les filles sont là pour "paraître"

Télécharger l’analyse

La convention relative aux droits de l’enfant

Il y a tout juste 25 ans, le 20 novembre 1989, l’Assemblée Générale des Nations Unies adoptait à l’unanimité la Convention relative aux droits de l’enfant. En Belgique, cette convention est entrée en vigueur en 1992 et, depuis lors, les droits de l’enfant sont toujours au centre des préoccupations (SPGJ, 2014). Cette convention ratifie l’égalité de traitement et de chance pour les filles et les garçons. En théorie donc, les garçons et les filles sont traité.e.s de façon équivalente. Malheureusement, on s’aperçoit que les petites filles sont encore trop souvent victimes de discrimination. Par exemple, le code vestimentaire fait partie des stéréotypes les plus difficiles à aborder mais est pourtant un de ceux que nous voyons en premier. Le constat semble sans appel : malgré les discours sur l’égalité et les politiques volontaristes mises en place ces dernières années, les inégalités entre garçons et filles sont toujours bien là et les stéréotypes de genre ont la vie dure (Garance, 2009).

A travers cette analyse, nous allons explorer plus en profondeur le double standard vestimentaire dans les écoles. Notre travail nous donne accès à une place privilégiée auprès des jeunes et nous avons pu remarquer que beaucoup d’entre elles∙eux se révoltent contre certaines injustices sexistes. Il est primordial d’amorcer un chantier de réflexion sur notre travail auprès des jeunes afin de construire de nouveaux imaginaires pour une société plus égalitaire à tous points de vue.

L’école et le sexisme ordinaire

L’école est l’endroit où les enfants passent le plus de temps. C’est là-bas qu’ils et elles apprennent à lire, à écrire, à compter. C’est également le lieu propice pour absorber tous les codes de notre société. C’est donc aussi un lieu qui reproduit les rapports de domination micros et macros dont les rapports inégalitaires de genre. En tant qu’animateur ou animatrice, on peut également, sans le vouloir, participer à reproduire des stéréotypes de genre. Ceux-ci ne sont pas sans conséquences sur les rapports de domination et les violences sexuelles. Si les discriminations les plus « grossières » s’effacent, il reste ces préjugés inexprimés, ces attitudes souvent inconscientes mais profondément ancrées (Garance,2009).

Ainsi, alors que le corps enseignant et d’animation essaient de traiter les élèves de manière équitable, des études montrent que les garçons ont droit à davantage d’attention et de félicitations (comme de punitions d’ailleurs), et que les attentes des adultes sont plus faibles à l’égard des filles, sauf pour ce qui concerne les « attitudes » ou l’apparence vestimentaire (Garance, 2009).

L’apparence vestimentaire

Au final, c’est dès la naissance que les stéréotypes de genre prennent racines dans la vie d’un individu notamment via la façon dont on habille les enfants. En effet, on a les vêtements pour les « bébés filles » et les vêtements pour les « bébés garçons ». Les motifs à fleurs, le rose et les couleurs pastel sont pour les filles. Les motifs d’animaux sauvages, le bleu et les couleurs foncées sont pour les garçons[1]Jusqu’il y a peu (?), les bébés filles et garçons étaient habillé.e.s de la même façon. C’est une idée marketing de séparer les tenues afin que les parents consomment plus (Catapoulé, … Continue reading.  C’est donc dès le berceau que cela commence. Puisque l’expression de genre masculin et celle de genre féminin sont clairement séparées, la société va attendre de chacun des deux groupes une attitude différente.  Cela signifie, par exemple, se laisser pousser des poils à certains endroits mais pas à d’autres.

Les filles et les femmes subissent une double injonction.

Premièrement, comme la société est plus exigeante envers elles, les filles et les femmes subissent beaucoup de contraintes pour obtenir le plus possible « le corps demandé ».  Un corps de femme sculpté, sans imperfection, sans poil, etc. Et ce, malheureusement dès le plus jeune âge… L’hypersexualisation des petites filles n’est plus à démontrer. Prenons comme exemples le maquillage pour enfants, les chaussures à talon, la lingerie pour enfant, etc. Les exemples ne manquent pas. On apprend donc aux filles dès leur enfance que notre société valorise l’hypersexualisation. Mais attention, jusqu’à un certain âge !

La voilà, la seconde injonction : la stigmatisation du corps de la femme. On leur apprend à en avoir honte, à le cacher. Les filles passent donc d’une enfance où leur corps est hypersexualisé à une adolescence où il faut le cacher. On enseigne ainsi aux filles qu’elles portent la responsabilité de ce que « provoquent » leurs tenues. On implante cette culpabilité chez les filles à coup de « ne porte pas une jupe si courte », « tu l’as provoqué », etc. Cette notion de responsabilité, suite à une agression ou un viol, est renforcée aussi par les punitions vestimentaires qu’elles subissent dans les écoles (Amnesty, 2020). En effet, contrôler la tenue des filles est une façon de les contrôler et de les rappeler à l’ordre.

Cependant, on voit de plus en plus de jeunes revendiquer le droit de s’habiller comme elles le souhaitent, sans punition et sans culpabilisation.

C’est dans la cour de l’école que les filles réclament le droit de s’habiller comme elles veulent.

En 2020, la lutte contre le sexisme et l’inégalité de traitement dans les écoles s’est cristallisée autour du code vestimentaire. Certaines écoles précisent comment les filles doivent s’habiller et leur enjoignent de ne pas perturber les garçons.  Le code vestimentaire des garçons ne  comprend pas autant de contraintes que celui des filles. C’est ce qu’on appelle un double standard. Le double standard c’est aussi qu’une fille va devoir sortir du cours parce qu’on voit sa bretelle de soutien-gorge mais qu’un garçon ne sera pas inquiété pour lui avoir lancé une remarque sur son corps. Le double standard c’est aussi quand la société demande aux femmes de se couvrir mais de ne surtout pas porter de voile…. Qu’elles se voilent, se dévoilent, tentent de neutraliser ou de masculiniser leur apparence, elles sont toujours, partout et tout le temps, appréhendées comme des objets devant se conformer aux critères de beauté dominants et elles sont évaluées, positivement ou négativement, comme tels (Heine, 2011).

Le problème ne vient pas de la tenue des filles. Le problème vient du patriarcat. Il ne faut pas apprendre aux filles à se cacher, il faut apprendre aux garçons à les respecter. Cet été on a vu de plus en plus de jeunes lycéennes mais aussi lycéens se mobiliser contre ces règlements vestimentaires. On a également entendu des directeurs ou des directrices s’expliquer sur ces décisions. « Je pense que certaines tenues peuvent engendrer des remarques de la part des garçons. Mais ce qui est le plus important, c’est d’en parler lors de certains cours, d’éduquer les élèves pour éviter que ça ne se reproduise », note Caroline Lalière, directrice d’un collège du Brabant wallon (Méo, 2020). « Il faut protéger les filles »…

Quel message livre-t-on aux femmes de demain, sinon qu’elles seraient responsables du comportement des garçons qui, à la vue de leurs épaules, ne pourraient se concentrer sur leurs études? Maco Méo écrit dans une carte blanche publiée en septembre dernier qu’ « on ne peut que se réjouir que la sexualisation des filles se retrouve au cœur des débats : l’apprentissage des normes sexistes engendre une inégalité dans les relations mais également la vulnérabilité des femmes. » En parler c’est déjà l’enrayer.

Conclusion

Les codes vestimentaires sont empreints de valeurs sexistes. La plupart des règlements ne s’appliquent qu’aux filles. Il suffit de voir les règlements intérieurs qui circulent en ligne, et où souvent une dizaine de lignes sont consacrées aux filles, contre une ou deux aux garçons (Deborde, 2020). La journaliste Juliette Deborde explique que « Ces critères permettent d’asseoir la domination masculine, en présentant les jeunes filles comme un objet de distraction en milieu scolaire. On considère leurs corps comme nécessairement attirants sexuellement, on porte sur elles un regard très sexualisé, presque prédateur, alors qu’elles commencent parfois à peine leur puberté. On les infantilise aussi énormément, en considérant qu’elles ne peuvent pas décider par elles-mêmes. Il y a un double standard par rapport aux garçons. »

On force les filles à répondre à des injonctions toujours plus extrêmes et toujours plus contradictoires dès leur plus jeune âge. On les éduque en leur disant que leur rôle est de plaire. Elles doivent être jolies. Jolies pour le regard de l’homme. A peine pubères, le marketing leur vend des lolitas comme idoles. On voit une fillette de 10 ans faire la couverture de Vogue, maquillée et en talons. C’est cela l’idéal que la société leur vend. Pour le psychiatre et psychanalyste Didier Lauru la gêne et le problème sont réels parce qu’on met ces filles trop petites pour la séduction face au désir des hommes, trop grand pour elles. On les fait jouer avec des codes qu’elles ne maîtrisent pas, au risque de susciter chez des hommes pas forcément pervers un attrait qui ne devrait pas leur être destiné. Finalement, on les met en danger.

Et c’est comme ça que l’on place nos jeunes filles dans un piège inéluctable. Après les avoir noyées d’hypersexualité, on les condamne pour une tenue jugée « trop sexy » ou « provocante » sous prétexte qu’elle risque de susciter du désir. En punissant les filles pour la façon dont elles s’habillent, la société leur inculque l’idée que s’habiller trop court, c’est risquer de se faire violer, et donc implicitement, « si tu te fais violer, tu en portes la responsabilité » (Baudry-Scherer, 2020). Ces fillettes sont conditionnées par des parents ou les mass media à devenir, comme leurs stars préférées, des produits de consommation. C’est le « Sois belle et tais-toi » dans toute sa splendeur, et cela n’a rien de féministe (Baudry-Scherer, 2020).

En tant qu’adulte accompagnant les jeunes, nous avons un rôle privilégié à jouer dans les classes. Nous avons un levier pour endiguer l’absorption des normes sexistes. Mais comment passer de la théorie à la pratique ? Il est indéniable que dans les écoles se perpétuent encore des codes sexistes. Ne pas y prêter attention, c’est renforcer une société patriarcale. Les déconstruire, c’est favoriser le respect et l’épanouissement de chacun.e, fille ou garçon.

Nous avons la responsabilité de poser un regard critique sur nos pratiques, nos interventions, nos animations et leur forme afin de déjouer les stéréotypes que nous pouvons véhiculer. Même sans en avoir conscience, nous aussi nous contribuons à la transmission de certains stéréotypes et des valeurs sexuées que nous jugeons pourtant dépassées. Nous devons repenser nos interactions. Ce sont les premiers pas.  Nous sommes là pour leur donner confiance en leur capacité, nourrir leur estime de soi et leur faire comprendre qu’ils et elles ont une voix. En effet, prendre conscience de notre responsabilité et agir permet de transmettre aux élèves des réflexes et de nouveaux imaginaires qui leur permettront d’être des adultes critiques et autonomes demain.

Bibliographie

Amnesty (2020). Dossier spécial sur le viol en Belgique. Lien : https://www.amnesty.be/

Amnesty (2020). Combattre la culture du viol. Décoder le monde. Lien : https://www.amnesty.be/

Baudry-Scherer (2020). Hypersexualisation des fillettes : tous un peu cons, un peu complices. Rédaction, communication.

Garance ASBL (2009). Sexisme à l’école. Lien : http://www.garance.be/

Heine (2011) Apparence physique : les femmes sont toujours perdantes. Politique

Méo (2020). « Nos tenues ne sont pas le problème. Le problème, c’est le harcèlement, les agressions, les viols ». Les grenades. Lien : https://www.rtbf.be/

Service public général justice. (2014). Communiqué de presse Droits de l’enfant : la Belgique va de l’avant ! Lien : http://www.bestinterestofthechild.be

Dupuis-Déri (2019). Garçons en jupes, filles en décolletés : une nouvelle manifestation de désobéissance civile à l’école. The Conversation

Deborde (2020). Vêtements «Dix lignes pour les filles, une ou deux pour les garçons». Libération

Image par Sofia Shultz de Pixabay

Notes[+]