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Oxfam-Magasins du monde

Sous toutes les formes, des fermes pour alimenter nos villes

Analyses
Sous toutes les formes, des fermes pour alimenter nos villes
Qu’est-ce qu’une ferme urbaine ? Il existe de nombreux types d’agriculture en ville : projets petits ou grands, avec ou sans finalité sociale, rudimentaires ou high-tech, organisés entre voisins ou achetés tout faits… Il est intéressant de comparer leurs objectifs et les différents avantages qu’ils apportent à la vie urbaine, mais aussi de repérer les risques qu’ils encourent.

Introduction

L’agriculture urbaine est aujourd´hui communément connue comme la pratique de l’agriculture à l’intérieur ou aux abords des villes, produisant des aliments destinés à leurs habitants. Dans le joyeux méli-mélo d’initiatives qui la composent, ce texte en interroge une en particulier: la ferme urbaine.
La ferme urbaine fait beaucoup parler d’elle – au point que le « fermier urbain » est inventorié dans le top 10 des métiers du futur[1. Voir : Ingrid Falquy, Huit métiers qui seront au top en 2030, cadreemploi.fr, 29 avril 2016] -, sans que l’on ne comprenne toujours ce qu’elle recouvre. Ici on évoque un collectif d’habitants organisés autour d’un jardin potager communautaire, là on imagine des structures hyper sophistiquées à l´allure de grandes serres verticales informatisées …
Alors, potager urbain ou serre hydroponique, la ferme urbaine ? Les deux, et bien plus. En effet, à l’image de la diversité des territoires et des cultures qui pratiquent l’agriculture urbaine dans le monde, les fermes urbaines se présentent sous des formes variées et multifonctionnelles, comme une innovation sociale qui offre des réponses aux enjeux alimentaires et sanitaires d’aujourd’hui et de demain, complémentaire aux initiatives agricoles et urbaines existantes.
Ce texte propose donc d’analyser les multiples facettes et déclinaisons que peuvent prendre les fermes urbaines, à l’aune de la définition d’innovation sociale, afin de mieux comprendre l’alternative qu’elles peuvent représenter face aux enjeux économiques et alimentaires de demain.

Une expression difficile à définir

Difficile à définir, la ferme urbaine. Sa fonction paraît tellement évidente et pourtant, comme elle apparaît sous des formes très différentes, il devient difficile d’en dessiner les contours.
Pour Lisa Taylor, agricultrice urbaine et auteure de l’ouvrage Votre ferme en ville. Le guide urbain de la culture du potager et du petit élevage (2013), la ferme urbaine « c’est tout simplement un endroit où l’on cultive des plantes potagères, et les « fermiers » ou agriculteurs, ce sont évidemment ceux qui produisent des légumes pour eux-mêmes, leur famille et leur entourage« . Pourtant, cela semble bien plus complexe. En effet dans le cadre d’une étude menée par l’association parisienne Design for Change[2. L’étude « Farm for Change » en cours jusque janvier 2017, menée par l’association Design for Change et financée par l’ADEME (Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), analyse plus de 50 projets de fermes urbaines dans le monde.], on se rend compte que la ferme urbaine prend mille et une formes, en fonction de l’espace qu’elle occupe en ville, des acteurs qui la gèrent, des modes et des supports de production employés, notamment.
La particularité des fermes urbaines est d’investir çà et là les espaces libres et recoins sous-utilisés des villes modernes. Les toits, les friches, les espaces vides entre deux maisons, sont autant d’opportunités pour contourner la problématique du manque d’espace cultivable en ville, tout en la végétalisant.
Sous des formes parfois surprenantes, certaines fermes ont une vocation plus activistes comme par exemple la ferme éphémère installée par une délégation d´agriculteurs venus de Belgique et de France pour militer devant les bâtiments de la Commission Européenne en mars 2016.
D’autres jouent les alliances, avec la commune ou des investisseurs immobiliers privés, par exemple en troquant un rayon de distribution contre un toit de supermarché productif.
D’autres projettent le long terme, en investissant des friches ou anciens terrains agricoles en périphérie des grandes villes. D’autres encore prennent de la hauteur en occupant les toits de friches, de supermarchés ou d’abattoirs, comme le prévoit la commune d’Anderlecht par exemple.
D’autres enfin squattent les espaces abandonnés entre deux maisons ou sur un parking…
Autant de modes et de lieux d’implantation en ville auxquelles doivent s’adapter les supports, les techniques et les technologies employées à la production : à même le sol, hors sol à la verticale, hors sol dans des bacs de terre, dans des murs hydroponiques…
Le paysage des fermes urbaines est à l’évidence multifacette et multifonctionnel, mais en quoi ce phénomène fait-il office d’innovation sociale ?

Innovation sociale, la ferme urbaine ?

L’innovation sociale fait référence aux solutions nouvelles capables de répondre à des besoins sociaux et sociétaux nouveaux ou mal satisfaits dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales[3. Voir : Vanwambeke Estelle, Innovation sociale pour un mouvement de (en ?) transition, Oxfam-Magasins du monde, décembre 2015.  ]
Plutôt qu’une invention, l’innovation sociale découle souvent de l’application nouvelle d’une technique, d’une technologie, d’un objet ou d’un service. On retrouve ainsi dans le répertoire d’innovations sociales des reprises et adaptations, appliquées à un nouveau contexte socio-culturel, d’un dispositif, d’un usage ou d’un modèle déjà existant ailleurs.
Ce qui la distingue enfin de l’innovation classique, c’est l’implication qu’elle sollicite des usagers depuis la conception jusqu’à l’usage.

Des applications nouvelles de l’existant

Si l’engouement pour les fermes urbaines laisse penser à un phénomène nouveau, beaucoup de fermes urbaines sont une version renouvelée des jardins ouvriers et familiaux apparus au 19e siècle sous l’impulsion de prêtres, d´industriels et de femmes d’industriels[4. Berniguet Françoise, Des jardins ouvriers aux jardins familiaux, Fil Bleu N°240 mai-août 2016.] qui, dans un esprit charitable hérité du paternalisme ou catholicisme social, voulaient lutter contre la précarité des familles ouvrières en les dotant d´un lopin de terre cultivable. Le jardinage de ces lopins améliorait leur qualité de vie en assurant durablement une partie de leur alimentation d’une part, et en occupant « sainement » leur temps libre d’autre part. Les jardins ouvriers et familiaux permettaient enfin de créer un lien nouveau avec le voisinage, et participaient ainsi à construire la paix sociale dans les quartiers. Ces jardins ont d’ailleurs aidé à contrer la pénurie alimentaire durant les deux guerres mondiales qui ont frappé l´Europe.
L’idée d’une agriculture en ville garante de paix sociale se retrouve d’ailleurs dans de nombreux pays du monde touchés par la pauvreté et des violences multiples, à l’image de projets comme Semer la confiance, impulsé en Colombie par l’association Projeter sans frontière, ou du projet de culture en sac mis en place dans les quartiers pauvres de Nairobi au Kenya par l’ONG Solidarités International, dupliqué notamment en Thaïlande et à Haïti. Plus proches de nous, de nombreuses fermes urbaines comme la ferme de NOH[5. Première ferme urbaine agro-écologique à Bruxelles] gérée par l’asbl Le Début des Haricots, et la ferme Nos Pilifs[6. La Ferme Nos Pilifs] à Bruxelles, ou encore la ferme KEATS Community Organics à Londres, font école en intégrant dans leurs activités des personnes exclues du marché du travail de par leur handicap, leur addiction ou leur manque de formation.
En ce sens, les projets de fermes urbaines aux allures de grands potagers collectifs non seulement répondent aux enjeux nourriciers contemporains des habitants de la ville, avec le souci de préserver et améliorer la biodiversité en ville, mais jouent aussi un rôle social fort, tantôt éducatif, tantôt thérapeutique, tantôt d’intégration, etc.
Dans une tout autre perspective, nous retrouvons des fermes urbaines plus sophistiquées qui revisitent à l’échelle de la ville certains projets conçus sous forme de kit dans l’esprit du «cultiver soi-même», modulables et adaptables à toutes sortes d’environnements domestiques et urbains. L’Impact Fam, une ferme hydroponique en kit de plus de 500mlancée en 2015 par le laboratoire de design Danois Human Habitat avec une capacité de production de 3 à 6 tonnes de légumes frais par an, rappelle par exemple la Biosphere Home Farm[7. DESIGN >>> Biosphere Home Farming par Philips – Journal du design] imaginée par la marque d’électroménager Philips en 2009 pour que les familles citadines puissent cultiver leurs propres laitues chez elles, en aquaponie[8. L’aquaponie est un mode de production qui allie la culture de poissons à celle de végétaux dans un écosystème construit en circuit fermé, en utilisant des cycles bactériens naturels pour transformer les déchets des poissons en nutriments pour les plantes.]. Plus récemment le kit de jardinage domestique en hydroponie[9. L’hydroponie est la culture de végétaux sur un substrat neutre et inerte (de type sable, pouzzolane, billes d’argile, laine de roche etc.). Ce substrat est régulièrement irrigué d’un courant de solution qui apporte des sels minéraux et des nutriments essentiels à la plante.] lancé par le suédois Ikea en 2016 fait également penser à l’initiative de Philips.
En adaptant l’existant de manière poétique, l’artiste allemand Mike Meiré se propose de rendre l’agriculture accessible partout en ville à travers son projet The Farm Project[10. Meiré und Meiré – The Farm Project – Miami], une ferme ambulante conçue pour sensibiliser les passants au lien entre l’être humain et ce qu’il mange.
Ainsi, de nouvelles formes de fermes ont vu le jour cette dernière décennie, éloignées du modèle de potager urbain, pour insérer en ville des alternatives de production agricole locale en circuit court, à destination des usagers des villes. Leur système d’alimentation en énergie est la plupart du temps conçu pour être autosuffisant, avec une capacité de production de plusieurs dizaines de tonnes de légumes frais par an.

Une réponse aux défis du 21e siècle

Ne nous y trompons pas, si à première vue la première grande tendance de fermes urbaines décrite semble portées par des intentions plus « nobles » que la seconde, qui surfe davantage sur les opportunités d’un nouveau marché en pleine expansion, les deux revendiquent une même volonté : celle de relever les nouveaux défis liés à l’agriculture et à l’alimentation contemporaine, et de répondre aux crises sanitaires, climatiques, écologiques, etc., par des unités de production agricole plus ou moins sophistiquées visant à relocaliser le système alimentaire.
Comme au 19e siècle, l’amélioration des conditions de vie des individus est une des motivations principales des fermiers urbains contemporains.
Ceux-ci se proposent de construire de la résilience en réponse aux crises du 21e siècle qui échappent de plus en plus aux mains des gouvernements et des marchés qui, souvent, les ont engendrées. Ainsi, à l‘instar de Detroit au Etats Unis – ville dévastée par la délocalisation de son industrie automobile qui a construit sa résilience sur l’agriculture urbaine -, des fermes urbaines vont se greffer ici et là dans les espaces vacants et friches des villes pour alimenter des familles paupérisées par la délocalisation des activités économiques.
Ce faisant, elles créent des activités et de l’emploi, et réparent les quartiers, tout autant sur un plan urbanistique que sur un plan social.
Elles court-circuitent la chaîne de production avec le souci de limiter au maximum leur impact carbone, et rétablissent le lien de confiance avec les consommateurs devenus sceptiques suites aux catastrophes écologiques et aux polémiques sanitaires qui ont affecté leur assiette durant les deux dernières décennies…
Les villes embarquées dans une démarche de transition s’intéressent aussi de plus en plus aux capacités des fermes urbaines pour couvrir leurs besoins en matière de restauration collective, à l’échelle d’une collectivité et dans le respect des normes de traçabilité en vigueur.
Sous cette intention commune de changement du paradigme agroalimentaire, les objectifs poursuivis par les fermes urbaines se déclinent cependant selon la nature du porteur de projet.
Si le projet  est porté par un groupe de citoyens associés,  les objectifs poursuivis sont davantage nourriciers, parfois économiques – mais pas lucratifs -, pour une communauté solidaire en reconquête de souveraineté alimentaire.
S’il est commercial, le projet répond au problème de société en proposant un produit adapté à un marché de niche. On observe en général une prise de risque de la part des entrepreneurs qui investissent en recherche et développement technologique.

Des usagers impliqués dans la relocalisation du système alimentaire

L’implication des usagers dans le processus de production est une autre caractéristique qui fait de la ferme urbaine une innovation sociale. On rencontrera toutefois des nuances d’implication et de participation selon le modèle et la nature du projet.
Dans le cas de projets portés par un groupe de citoyens associés, les usagers sont la plupart du temps à la fois cultivateurs et consommateurs sur la chaîne de production agroalimentaire, et prennent part à la prise de décision sur le projet collectif.
Leur lien avec le projet est affectif tout autant que nourricier. En effet il répond souvent à un engagement social et politique, ce qui rend leur implication d’autant plus émotionnelle.
Ces projets sont généralement organisés dans un souci de démocratie participative, coopération et horizontalité entre les membres d’une communauté définie et solidaire, souvent bénévoles.
A la Ferme du Chant des Cailles à Bruxelles par exemple[11. Voir : http://www.chantdescailles.be/], les porteurs du projet sont tout autant agriculteurs que consommateurs. Pour court-circuiter les étapes de la récolte et de la distribution (demandeuses de main d’œuvre), ils pratiquent l’autocueillette des fruits et légumes mûrs.
Ils sont aussi organisés en une communauté solidaire capable de faire pression sur le gouvernement local pour que les programmes d’aménagement du quartier tiennent compte de leur projet.
Ils participent ainsi à réinventer l’organisation même de la vie et du collectif sur leur territoire, autour d’un projet de société durable.
Dans le second cas de figure, les structures peuvent prendre des formes plus hiérarchiques et sophistiquées, souvent verticales.
L’usager-consommateur peut être amené à participer à certaines étapes de la chaîne de production, par exemple à la récolte, comme dans la micro-ferme du supermarché Metro à Berlin[12. Inédit : grâce à sa serre verticale, ce supermarché court-circuite tous les intermédiaires]. C’est une manière de recréer symboliquement le lien entre le consommateur et la culture maraichère.
Il peut aussi être invité à participer de la production durant son temps libre, comme à Pasona[13. Pasona Urban Farm by Kono Designs] au Japon.
Mais c’est au stade de la transformation que se joue principalement l’implication de l’usager-consommateur dans le cas des fermes urbaines commerciales. En effet il est fréquent de trouver des restaurants sur les lieux de productions, invitant les consommateurs à prendre part à une expérience gastronomique nouvelle de la ferme à la table, où il est possible de découvrir tout le processus de production agricole, jusqu’à la transformation et la consommation sur place.
Enfin, dans la plupart des projets de ferme urbaine toutes formes confondues, le cultivateur-consommateur-citoyen est souvent sollicité pour participer à des ateliers éducatifs qui lui permettent de se sensibiliser aux enjeux liés à la consommation responsable et au développement durable.
Dans certains projets, l’éducation est d’ailleurs un axe considéré comme tout autant sinon plus important que la production agricole même.

Conclusion

Qu’elles fassent l’objet d’enthousiasme ou de scepticisme, les fermes urbaines sont une opportunité pour penser les formes de l’agriculture de demain.
Leur essaimage aux quatre coins du monde confirme leur qualité d’innovation sociale. Nul ne peut d’ailleurs nier le fait qu’elles apportent des solutions spécifiques à des problèmes alimentaires, sanitaires, environnementaux et sociaux que les gouvernements et les marchés ne regardent encore que du coin de l’œil.
Elles ont une fonction productive, nourricière et parfois commerciale, et participent à dynamiser les territoires urbains par la promotion de pratiques paysannes.
Elles ne sont en aucun cas une transposition littérale de la ferme agricole au tissu urbain, mais partent plutôt des contraintes et ressources propres à la ville pour se concevoir différemment.
Elles ne jouent pas non plus sur le terrain d’une « autosuffisance des villes pour les villes », ce qui les mettrait en concurrence avec les activités agricoles et emplois maraichers situés en dehors des villes (elles n’en sont d’ailleurs pas capables !), mais elles font plutôt le pari de la complémentarité. Ainsi, à titre d’exemple, la start-up zurichoise Urban Farmers  espère couvrir 20% des besoins alimentaires d’une ville avec sa ferme en aquaponie « clef-sur-porte », tandis que le village ReGen actuellement en construction en Hollande ambitionne que ses fermes et espaces cultivables collectifs fournissent 50 % des besoins alimentaires de ses habitants.
La pluralité des formes que prend l’agriculture urbaine de nos jours est donc une chance, qui ne doit toutefois pas nous empêcher d’analyser avec prudence la croissance exponentielle de certaines fermes verticales aux allures d’usines à salades impulsées par l’investissement d’industriels en pleine reconversion économique et en quête de nouvelles parts de marché, comme les pionniers de l’électronique « high-tech » Philips ou Toshiba par exemple.  C’est d’ailleurs interpellant de découvrir l’ouverture récente d’une ferme verticale par la firme AeroFarms, se revendiquant la plus grande ferme verticale au monde, capable de produire 900 tonnes de végétaux frais par an, en aéroponie.
Si ce type de culture révolutionne les techniques et modèles d´agriculture urbaine et rurale observés jusque-là, il ne remet pas en cause les critiques faites ces dernières décennies contre les dérives de l´industrialisation du premier secteur, qui a fortement mis à mal la place de l´agriculteur dans la chaîne de production. Ici, les cultivateurs sont déplacés vers des postes de techniciens du maraichage de masse « high tech », ce qui oblige à se poser la question des limites éthiques à ce genre d´innovations.
Estelle Vanwambeke

Bibliographie sélective :

Articles et publications

  • Berniguet Françoise, Des jardins ouvriers aux jardins familiaux, Fil Bleu N°240 mai-août 2016
  • Daniel Anne-Cécile, Aperçu de l’agriculture urbaine, en Europe et en Amérique du Nord, Agroparitech, Mai 2013, Paris
  • Fermes urbaines, Supplément partenaire – Dossier Innovation, Journal Le Monde : http://publi.lemonde.fr/intel-innovation/fermes-urbaines.html
  • Martin Anne, Agriculture urbaine outil de lien social ou projet de société ? La Revue du Projet, 6 SEPT. 2013
  • Vanwambeke Estelle, Innovation sociale pour un mouvement de (en ?) transition, Oxfam-Magasins du monde, décembre 2015.

Ouvrages

  • Taylor Lisa et les jardiniers de Seattle Tilth, Votre ferme en ville. Le guide urbain de la culture du potager et du petit élevage. Hachette, 2013, France.

Sites internet