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Le commerce équitable : un accélérateur de transition écologique

2021 Analyses
Le commerce équitable : un accélérateur de transition écologique

L’analyse en trois points clefs :

  • Le commerce équitable a renforcé ses critères environnementaux dans les dernières décennies.
  • Il donne aussi et surtout des moyens économiques aux partenaires pour adopter des modes de production plus résilients et moins émetteurs.
  • Des organisations équitables testent des outils innovants pour le développement de projets d’adaptation et d’atténuation au changement climatique.

Patrick Veillard

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Qui dit commerce équitable ne pense pas à première vue au climat ou même à l’environnement. Avec raison sans doute puisque la démarche s’est historiquement concentrée sur les aspects socio-économiques. Mais le secteur a connu à partir du début des années 2000 un fort verdissement, dans un contexte d’essor du concept de développement durable. Cela en fait un outil d’atténuation au changement climatique particulièrement pertinent. De plus en plus de critères environnementaux sont ainsi inclus dans les cahiers des charges (ex. protection des aires protégées, consommation raisonnée d’énergie)[1]www.maxhavelaarfrance.org/le-commerce-equitable/nos-champs-dactions/lutter-contre-le-changement-climatique/. , tandis que les croisements avec les modes de production et labels biologiques se sont multipliés (ex. Ecocert Equitable, Naturland Fair)[2]Veillard P. 2020. Pour un commerce équitable plus soutenable. Dossier de campagne Oxfam-Magasins du monde. .

Des conditions économiques favorables à la transition écologique

Par ailleurs, les critères économiques (prix basés sur les coûts de production, préfinancement, relations commerciales de long terme, etc.) apportent aux producteurs/rices agricoles une stabilité économique indispensable pour s’adapter aux dérèglements climatiques.

En effet, comme le rappelle l’agronome français M. Dufumier, face à un climat de plus en plus aléatoire, « les agriculteurs doivent mettre en œuvre des systèmes de production plus résilients leur permettant après chaque épisode climatique destructeur de rétablir au plus vite le niveau de leurs revenus et les potentialités productives de leurs fermes »[3]Dufumier M. 2015. Soutenir une agriculture paysanne pour faire face au changement climatique. Bulletin Equité n°18, Fédération Artisans du Monde..

Le commerce équitable donne donc aux petits producteurs/rices et travailleurs∙euses les moyens de la transition écologique, en soutenant le développement de modes de production moins émetteurs et plus résilients, tels que l’agroforesterie, l’agriculture biologique ou l’économie circulaire. On peut citer comme exemples des formations en lutte intégrée ou en agroforesterie, des projets de reforestation ou encore des programmes de protection de la biodiversité[4]FTF. 04/06/2018. 8 ways Fairtrade farmers protect the environment..

Le commerce équitable permet ainsi d’intégrer dans le prix des produits l’ensemble des coûts sociaux et environnementaux (ce que l’on appelle les ‘externalités), à l’inverse des produits « low cost ». C’est donc une manière d’accompagner la transition écologique à un niveau micro-économique, pratique qui pourrait inspirer des politiques de régulation plus globales.

L’exemple du programme Equité en Afrique de l’Ouest

Il existe par ailleurs de nombreux projets pour « pousser » la démarche plus loin, tel le programme Equité en Afrique de l’Ouest qui couvre six pays[5]Le programme couvre six pays (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Mali, Togo) et les produits faisant l’objet d’une certification équitable (ex. cacao, fruits, karité, noix de cajou, … Continue reading. Ce programme 2019-2023, financé par l’Agence Française de Développement (AFD) et coordonné par Commerce Equitable France (CEF), vise notamment à faire du commerce équitable « un levier d’accélération des transitions écologiques »[6]www.programme-equite.org/..

Parmi les nombreuses coopératives soutenues (environ 40), on peut citer l’exemple de Camaye en Côte d’Ivoire. Le projet y expérimente des pratiques agro-écologiques avancées associant à la culture de cacao de nombreux arbres (fruitiers), légumes et autres plantes nourricières sur de petites surfaces. Les essais démontrent qu’en plus de fournir de nombreux services écosystémiques (maintien de l’humidité, prolifération réduite des insectes ravageurs ou mauvaises herbes), ces combinaisons permettent d’améliorer la résistance des cacaoyers (notamment aux évènements météorologiques extrêmes) tout en diversifiant et augmentant les revenus des producteurs.

Malgré ces bénéfices, les investissements nécessaires au départ sont lourds. La relation commerciale de long terme assurée par le commerce équitable permet aux producteurs/rices d’obtenir des prêts plus facilement. Le projet cherche également à les mettre en contact avec des acteurs/rices de la finance solidaire, tout en explorant des nouveaux systèmes de crédit.

Autres exemples de démarches innovantes

A une plus petite échelle, Oxfam-Wereldwinkels expérimente une démarche similaire avec son projet pilote ‘Bite to fight’. Une prime Oxfam additionnelle au prix et à la prime équitables vise à fournir un revenu vital aux cacaoculteurs/rices, ainsi qu’à développer divers projets d’agriculture durable ou de lutte contre la déforestation.

Affiche de la campagne 2018 d’Oxfam-Magasins du monde « Mettons un terme au chocolonialisme », soulignant notamment le lien entre un revenu vital et la déforestation.

Autre exemple, l’organisation équitable allemande GEPA, en plus d’avoir entrepris de mesurer l’empreinte carbone de toutes ses filières d’approvisionnement, soutient financièrement depuis 2013 son partenaire philippin ATPI pour des projets d’afforestation, en collaboration avec l’entreprise Pur Projet. L’approche adoptée par GEPA (appelée « insetting » en anglais) consiste à compenser les émissions de CO2 qu’elle ne parvient pas à réduire via des projets au sein même de sa chaîne de valeur (et non en externe, telles que dans les démarches de compensation classiques, appelées « offsetting »[7]Pour plus d’information sur les pratiques et outils de compensation carbone, voir p. 64 de l’étude d’Oxfam-Magasins du monde : Veillard P. Mars 2021. Synthèse des impacts du commerce … Continue reading). Résultat, plus de 115 000 arbres ont été plantés en 8 ans (dont de nombreux fruitiers), avec des bénéfices pour le climat mais aussi les producteurs (ex. la diversification de leurs revenus)[8]www.purprojet.com/fr/projet/alter-trade/..

Projet d’agroforesterie sur l’île de Negros aux Philippines, où la culture de la canne à sucre occupe 85% des terres. © Altertrade

Une autre organisation équitable, EZA, a récemment créé une nouvelle marque de café dénommée « Coffee for future ». L’organisation autrichienne alloue une prime supplémentaire, dite climatique, à la prime équitable, avec pour but de financer divers projets de conservation des forêts et de zones tampons écologiques. Cela a notamment permis à leur partenaire mexicain SPOSEL de convertir en agroforesterie leurs parcelles de café biologique et de reboiser 300 ha de terres[9]https://www.eza.cc/coffee-for-future..

Ces différents exemples illustrent tout l’intérêt du commerce équitable comme instrument de transition écologique. Testé sur le terrain depuis des décennies, son modèle et ses critères évoluent encore afin de l’adapter à un défi aussi pressant que la crise climatique.

Lutter contre la déforestation en payant mieux les agriculteurs/rices

Une étude publiée dans la revue Science en 2017[10]Jayachandran S. et al. 21/07/2017. Cash for carbon: A randomized trial of payments for ecosystem services to reduce deforestation. Science. Vol 357, issue 6348, p. 267-273. a prouvé qu’une des mesures les plus efficaces contre la déforestation en Ouganda était d’augmenter les revenus des paysan·ne·s. On sait que dans ce pays, les populations utilisent le bois des forêts comme combustibles. Vu que les montants versés sont assez faibles, payer les agriculteurs/rices ougandais·es pour préserver et planter des arbres a été estimé de dix à cinquante fois plus avantageux que de nombreux programmes publics d’économie d’énergie aux États-Unis. Au final, c’est un principe similaire qu’applique le commerce équitable.

Et le commerce équitable Nord / Nord ?

Les démarches équitables Nord / Nord se sont multipliées ces dernières années, principalement dans une logique de souveraineté alimentaire et de lutte politique globale contre le modèle agro-industriel[11]TDC. 08/10/2020. Le commerce équitable local belge et européen.

. Mais pour des organisations telles qu’Oxfam-Magasins du monde, c’est aussi une manière d’améliorer leur cohérence environnementale. Les produits de la gamme « Paysans du Nord » (ex. bière, confiture, pâtes) sont ainsi issus d’une agriculture paysanne à petite échelle, se basant sur des pratiques agro-écologiques et dont la production locale et de saison est plus cohérente que leur équivalent importé[12]Oxfam-Magasins du monde. 2013. Charte Paysans du Nord. Démarche d’Oxfam-Magasins du monde pour promouvoir une Agriculture Paysanne.

Notes[+]