Oxfam-Magasins du monde

Le bénévolat a-t-il un genre ?

2025 Analyses
Le bénévolat a-t-il un genre ?

Introduction

La question du genre dans le bénévolat peut paraître anecdotique. Pourtant, cet engagement citoyen est traversé par les logiques du genre. Alors qu’en Belgique, presque autant de femmes que d’hommes s’engagent pour des associations, notre mouvement est très majoritairement féminin. Ce constat interroge : Pourquoi les femmes sont-elles si nombreuses dans certains domaines du bénévolat, et si peu présentes dans d’autres ? Pourquoi sont-elles majoritaires parmi les bénévoles de terrain, mais moins représentées aux postes de responsabilité ?

En partant de l’exemple du bénévolat au sein d’Oxfam-Magasins du monde, nous voulons explorer la dimension genrée du bénévolat. L’analyse de ce bénévolat largement féminisé nous permet de mettre en lumière les effets de genre (division du travail, rôle du care, plafond de verre, etc.) qui façonnent l’engagement des femmes.

Un bénévolat largement féminisé

A première vue, la réalité du bénévolat en Belgique est plutôt paritaire : parmi les 9,2 % de la population qui étaient volontaires[1] en 2019, les hommes et les femmes sont à peu près égaux en termes de participation (8,3% des hommes sont volontaires, contre 7,4% des femmes)[2]. Pourtant la répartition n’est pas la même dans les différents secteurs et associations. Au sein d’Oxfam-Magasins du monde, les femmes représentent plus de 80% de nos bénévoles adultes. Le portrait type de notre bénévole, une femme de plus de 65 ans, pensionnée, investie régulièrement dans le mouvement[3]. Pour nos jeunes bénévoles, on estime qu’au sein des bénévoles des Jeunes Magasins, dans les écoles, la part des filles est d’environ 75%.

L’exemple d’Oxfam-Magasins du monde illustre comment le bénévolat est traversé par des effets du genre qui conduisent à une répartition différente des femmes et des hommes selon les domaines d’activité. En effet, les hommes s’investissent surtout dans le secteur sportif, tandis que le secteur social, caritatif et humanitaire attire une majorité de femmes[4].

Genre et patriarcat

Pour comprendre cette répartition, il faut revenir sur la notion du genre. Le genre désigne la manière dont une société identifie les individus, les rôles qu’elle attend d’eux et comment ils se perçoivent eux-mêmes. Il façonne les relations sociales en fonction des différences perçues entre les sexes et reflète des rapports de pouvoir[5]. Le genre impose des rôles et des comportements qui conduisent, souvent sans qu’on s’en rende compte, à affirmer des positions de pouvoir dans la société.

Le patriarcat est un système culturel, politique et social dans lequel le masculin est placé comme figure d’autorité et de pouvoir. Il organise la société de manière à protéger et à dominer celles et ceux qui sont considérés comme subalternes[6], créant une distribution inégale du pouvoir entre hommes et femmes. Genre et Patriarcat sont étroitement liés : le genre soutient et reproduit le système patriarcal et les inégalités, tant entre sexes qu’au sein d’un même sexe, à travers les interactions quotidiennes. Ces mécanismes se renforcent par des normes sociales acceptées dans la famille, l’école ou le travail, et expliquent pourquoi certains domaines du bénévolat sont considérés comme « féminins » ou « masculins ».

Ainsi, la division genrée des tâches, héritée de la société patriarcale, façonne les choix et les centres d’intérêt dans le bénévolat, tout comme dans le monde professionnel, et contribue à la reproduction des inégalités de genre.

Le care associatif

C’est ici qu’intervient la logique du care. L’« éthique du care » que l’on peut traduire par sollicitude ou soin aux autres est un concept apparu dans la pensée féministe américaine[7] pour désigner l’ensemble des activités, souvent non rémunérées et invisibles, effectué pour maintenir, perpétuer et réparer notre monde, pour que nous puissions tous et toutes y vivre aussi bien que possible. Or, dans la division sexuée du travail qui prévaut dans la plupart des sociétés, ce rôle est majoritairement attribué aux femmes.

De la même manière que le care domestique (travail de soin de la maison et de la famille) repose sur le mythe que les femmes seraient « naturellement » plus disposée à s’occuper des autres, dans le « care associatif » les femmes assurent les tâches quotidiennes et relationnelles indispensables au bon fonctionnement des associations. Comme à la maison, ce « travail invisible » est essentiel mais demeure sous-estimé. Ainsi, le bénévolat féminin s’inscrit dans la continuité d’une division du travail héritée du patriarcat : aux femmes les activités de care, aux hommes la reconnaissance symbolique et les postes de pouvoir.

Cette invisibilisation contribue directement à l’existence d’un plafond de verre[8] dans le bénévolat : les femmes sont nombreuses à assumer les tâches quotidiennes, relationnelles et organisationnelles, mais elles peinent à accéder aux espaces de pouvoir, de représentation et de décision. Autrement dit, leur engagement, indispensable à la vie associative, demeure cantonné à des rôles de soutien, tandis que les fonctions de direction et de reconnaissance symbolique restent majoritairement occupées par des hommes.

C’est une logique qu’on peut observer également dans le bénévolat Oxfam-Magasins du monde. La majorité des bénévoles sont des femmes. Elles s’occupent des rayons « épicerie », « artisanat » ou « seconde main ». Au sein de ces équipes, les hommes sont nettement moins représentés (16 % seulement)[9].

Pourtant, cette féminisation massive ne se traduit pas automatiquement par un accès proportionnel aux instances de gouvernance. Au sein du conseil d’administration d’Oxfam-Magasins du monde, cinq femmes et deux hommes siègent (soit 71 % de femmes pour 29 % d’hommes)[10]. À l’assemblée générale, on compte 82 femmes pour 30 hommes (73 % de femmes et 27 % d’hommes)[11]. En effet, malgré les efforts accomplis, le fait que notre mouvement soit majoritairement composé de femmes ne signifie pas qu’il soit (encore ?) entièrement affranchi des logiques de genre.

Les freins genrés

De manière générale, on peut voir à travers la logique du genre un frein sociologique dans l’accès aux responsabilités des femmes bénévoles : les stéréotypes genrés mènent également à l’autocensure des femmes, qui ne se sentent pas « légitimes » dans des prises de responsabilités bénévoles. D’autres raisons peuvent être évoquées comme le peu de représentation des femmes dans ces fonctions ou le phénomène de cooptation masculine, c’est-à-dire que les hommes déjà présents à ces positions ont tendance à privilégier les hommes dans les postes de pouvoir où ils sont déjà majoritaires.

Mais à ces freins, il faut également ajouter le frein logistique : à cause de la répartition inégale des tâches ménagères et parentales, les femmes ont moins de temps à consacrer au bénévolat et à une éventuelle prise de responsabilité dans un poste dirigeant.

A cette dimension s’ajoute le temps disponible. Les femmes consacrent en moyenne une quinzaine d’heures de moins par an au bénévolat que les hommes. Les responsabilités domestiques et parentales, majoritairement assumées par elles, limitent leur disponibilité. L’étude de l’ESS France montre que la présence d’un enfant de moins de 3 ans réduit la probabilité qu’une femme puisse participer à des activités de bénévolat, sans effet équivalent chez les hommes[12].

Ce constat explique pourquoi, dans le cas spécifique d’Oxfam-Magasins du monde, le profil type de la bénévole est celui d’une femme pensionnée, libérée des charges familiales (53% des bénévoles interrogé⸱es sont pensionné⸱es), libérée des charges familiales (71% des interrogé⸱es déclarent avoir des enfants qui ne vivent plus sous leur toit). Autrement dit, la répartition inégalitaire du travail domestique conditionne directement les possibilités d’engagement bénévole des femmes.

Bénévolat féminin, comme solution à l’invisibilisation

Le bénévolat féminin ne se soustrait pas aux logiques de genre qui régissent la société et le monde du travail. Néanmoins, il apparait comme bien plus qu’une simple activité secondaire pour nombre des bénévoles, en particulier les bénévoles pensionnées : il devient une façon de donner de la visibilité et de la reconnaissance à des compétences longtemps invisibilisées. Les recherches montrent que les bénévoles à la retraite, ou sans emploi, trouvent des satisfactions et une utilité qu’elles n’avaient pas eu dans le travail, ou qu’elles n’ont plus depuis l’arrêt de leur activité, dans l’action bénévole[13].

En effet, le volontariat est bien plus qu’un simple don de temps : il redonne confiance, nourrit l’estime de soi et ravive le sentiment d’utilité. À l’heure où les liens se distendent avec l’âge, l’engagement bénévole devient un moteur de lien humain et de solidarité. Il permet d’apprendre, de transmettre, de rester actif et curieux. Mieux encore, il agit comme un véritable remède au repli sur soi, favorisant à la fois la santé, le bien-être et la joie de contribuer à quelque chose de plus grand que soi[14].

L’engagement associatif a joué, et continue de jouer, un rôle central dans la construction de la citoyenneté des femmes. Il a permis aux femmes de faire entendre leur voix, de s’organiser collectivement et de revendiquer les droits qui leur étaient refusés[15]. Ces espaces mixtes ou féministes sont des laboratoires de démocratie, des terrains d’émancipation et de conquête d’égalité.

De plus, dans une société marquée par la pression de la performance et la valorisation du rendement, où chaque heure doit être utile, productive et optimisée, il reste peu de place pour l’engagement gratuit et collectif de population active, entre 25 et 65 ans. Pourtant c’est précisément ce que le bénévolat offre : un espace de respiration face à l’accélération du monde, un lieu où le faire-ensemble reprend sens. Le bénévolat devient alors un geste profondément politique : il réaffirme la possibilité d’un lien social fondé sur l’entraide et la reconnaissance mutuelle.

Le bénévolat, en ce sens, est bien plus qu’un engagement citoyen : c’est un acte de visibilité. Il offre aux femmes la possibilité de faire reconnaître publiquement une contribution essentielle que le patriarcat avait longtemps confinée à la sphère privée. Il ne remplace pas le salariat, mais il en corrige certaines injustices symboliques : il rend hommage à des savoir-faire, à des expériences, à une présence active dans la société. En redonnant sens et légitimité à ce qui était jadis relégué à l’ombre du foyer, le bénévolat devient un puissant vecteur de reconnaissance et de dignité, et de résistance à un système capitaliste qui valorise le rendement bien plus que la générosité.

Noémie Galland-Beaune

Bibliographie

Comprendre les concepts de genre et de féminisme, Une étude auprès de notre public bénévole adulte », Oxfam-Magasins du Monde, https://oxfammagasinsdumonde.be/content/uploads/2025/06/etude_genre-et-artisanat_Final.pdf

Etude “Genre et bénévolat”, ESS France, https://www.ess-france.org/publication-d-une-etude-sur-le-theme-genre-et-benevolat

La question du genre dans le bénévolat, le cas concret d’un magasin du monde Oxfam, Raphaël Göbbels, 2002.

L’engagement a-t-il un genre ?, Pro Bono Lab, https://www.probonolab.org/fr/articles/lengagement-a-t-il-un-genre

Penser le bénévolat féminin de care, Molinier, Sandra ; Laugier, Sandra ; Paperman, PatriciaTerrains/Théories, https://journals.openedition.org/teth/5893

Relationships Among Market Work, Work Aspirations, and Volunteering: The Case of Retired Women, Paula E. Stephan, Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly.

Zoom : Le volontariat en Belgique, Fondation Roi Baudouin, 2022, https://media.kbs-frb.be/nl/media/8752/Zoom_volontoriat_FR

Notes

[1] En Belgique, les termes « volontariat » et « bénévolat » sont considérés comme synonymes sur le plan légal par la loi de 2005 relative aux droits des volontaires. Cependant, il existe des nuances : le volontariat peut impliquer un engagement contractuel avec une organisation agréée, une durée et un cadre plus définis, parfois avec une indemnité, alors que le bénévolat correspond à un engagement plus libre et informel. Ici, nous utilisons les deux mots comme synonymes.

[2] Zoom : Le volontariat en Belgique, Fondation Roi Baudouin, 2022, https://media.kbs-frb.be/nl/media/8752/Zoom_volontoriat_FR

[3] Enquête nationale citoyen et engagement, organisée par Give a day, Indiville et Bpact avec le support de la Fondation Roi Baudouin et la Loterie Nationale, 2022-2023

[4] Les hommes représentent 68% des bénévoles dans le secteur du sport et les femmes 60% dans le social, caricatif et humanitaire. Genre et bénévolat, Femmes et hommes, un même engagement bénévole ?, CN CRESS et Lemna, juin 2020.

[5] Ces rapports ne concernent pas seulement les hommes et les femmes, mais aussi les personnes non-binaires ou dont l’identité de genre diverge de la norme sociale.

[6] Nos rapports sociaux sont parcourus par de multiples systèmes de domination et d’oppression qui se renforcent mutuellement (sexisme, racisme, LGBTphobies, colonialisme, validisme, âgisme, etc.) Nous nous concentrons ici sur le patriarcat.

[7] Il apparait la première fois chez la philosophe américaine Carol Gilligan dans son livre Une voix différente en 1982.

[8] La notion de « plafond de verre » renvoie au fait que les femmes peuvent progresser dans la hiérarchie de l’entreprise mais seulement jusqu’à un certain niveau. Résultat : elles sont en grande partie absentes du sommet de la hiérarchie, autant dans le secteur privé que dans la fonction publique, les ONG, les partis politiques, etc.

[9] Enquête nationale citoyen et engagement », organisée par Give a day, Indiville et Bpact avec le support de la Fondation Roi Baudouin et la Loterie Nationale, 2022-2023

[10] C’est bien au-dessus du niveau national. Selon l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes : « Les femmes représentent 38,5 % des membres des conseils d’administration dans les ONG, ce qui constitue une augmentation par rapport à 2008 (29 %) et 2012 (30 %). Il existe néanmoins des disparités importantes entre ces dernières : la proportion de femmes dans les conseils d’administration varie de 9,5 % à 75,0 %. », Rapport Femmes au sommet 2024.

[11] « Comprendre les concepts de genre et de féminisme, Une étude aupès de notre public bénévole adulte », Oxfam-Magasins du Monde, https://oxfammagasinsdumonde.be/content/uploads/2025/06/etude_genre-et-artisanat_Final.pdf

[12] Etude “Genre et bénévolat”, ESS France, https://www.ess-france.org/publication-d-une-etude-sur-le-theme-genre-et-benevolat

[13] Paula E. Stephan, Relationships Among Market Work, Work Aspirations, and Volunteering: The Case of Retired Women. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, p228.

[15] La place des femmes dans la vie associative française, Dominique Thierry, janvier 2008.