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Francis Panichelli (Grands-Parents pour le Climat) : « Tant qu’on ne change pas le cœur du modèle néolibéral, on n’y arrivera pas »

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Francis Panichelli (Grands-Parents pour le Climat) : « Tant qu’on ne change pas le cœur du modèle néolibéral, on n’y arrivera pas »

Économiste de formation, Francis Panichelli a travaillé pendant vingt ans pour une grande banque. Mais il s’est beaucoup soigné entretemps, comme il le dit en souriant. Aujourd’hui pensionné mais toujours professionnellement actif, il s’implique dans l’association des Grands-Parents pour le Climat, aux côtés des jeunes de « Youth for Climate », avec qui il travaille de manière étroite. Dans un monde qui évolue à toute vitesse, nous lui avons demandé comment il voit l’avenir de l’économie, et du commerce en particulier, au regard de la question climatique.

Propos recueillis par Roland d’Hoop

Quelles sont les leçons sur le plan économique que nous devrions tirer de la crise du covid puis des inondations ?

Ces deux crises sont clairement liées au dérèglement climatique. On ne peut pas continuer à vivre de la même manière, il va sans doute falloir vivre plus sobrement. Sur le plan économique, nous devons faire preuve de bon sens. Cela n’a par exemple aucun sens de manger des fraises en hiver ou de continuer à exporter dans le monde entier des frites surgelées depuis la Belgique, comme c’est le cas aujourd’hui. Le bilan carbone est injustifiable. Idem pour l’e-commerce. En France, cela représente un milliard de livraisons par an, soit 3 millions par jour. En période de fin d’année, ça monte à 8 millions par jour. Cela a un impact sur le climat et en plus ça tue le commerce local.

On sait que ce sont les pays du Sud qui sont les plus touchés par le changement climatique alors qu’ils en sont les moins responsables. Ne risque-t-on pas d’abandonner ces pays en relocalisant l’économie ?

C’est assez complexe mais moins de commerce international peut également être bénéfique pour ces pays. Par exemple, si on arrête de leur envoyer nos surplus alimentaires à bas prix, cela supprimera de fait une concurrence déloyale pour leurs producteurs locaux. Dans l’autre sens, si le Traité UE-Mercosur devait voir le jour, cela signifierait une augmentation d’exportation de viande de ces pays vers l’UE de 50 000 tonnes, ce qui représenterait un désastre écologique tant pour ces pays que pour nous.

Faut-il pour autant supprimer tout commerce international, y compris pour des produits comme le café, le riz ou le chocolat ?

Non bien-sûr, il faut garder ce qui est raisonnable mais il faut veiller à ce que ces producteurs soient payés décemment. Moi je suis prêt à payer mon chocolat plus cher si je sais que ceux qui produisent le cacao peuvent en vivre décemment. Mais il faut aussi vérifier les impacts environnementaux, pour lesquels il n’y a pas de sanctions prévues au niveau international actuellement. Il faudrait qu’une autorité internationale comme l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) puisse avoir ces compétences, qu’elle n’a pas aujourd’hui.

Je suis prêt à payer mon chocolat plus cher si je sais que ceux qui produisent le cacao peuvent en vivre décemment.

Faut-il impliquer les multinationales dans la transition écologique et sont-elles capables d’évoluer en ce sens ?

Il ne faut pas se faire d’illusions… Tant qu’il n’y a pas d’autorité internationale qui impose des règles plus strictes, les multinationales ne vont pas changer. Les États doivent se mettre d’accord entre eux pour taxer davantage les multinationales, comme cela a été récemment décidé par le G20. Il faut espérer que la nouvelle administration Biden aux USA mette vraiment fin à 40 ans de néolibéralisme, ce qu’elle a commencé à faire. Il est grand temps de redonner aux États plus de pouvoir régulateur en matière économique, comme c’était le cas dans la période des « trente glorieuses ».

Il faut que l’État retrouve un rôle de régulateur, sans quoi on n’arrivera pas à changer le cours des choses.

Pensez-vous qu’on peut aussi mobiliser plus de monde en faveur de la transition écologique ? Vous êtes optimiste pour l’avenir ?

J’aime cette pensée de Gramsci qui dit en substance « je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté ». J’admire beaucoup le mouvement des Jeunes pour le Climat : c’est grâce à eux que beaucoup de gens changent d’avis et d’habitudes et que les politiques commencent à bouger. Mais il faut aussi toujours prendre en compte les inégalités sociales, c’est pourquoi nous travaillons aussi avec le Réseau Wallon de Lutte contre la Pauvreté. Par exemple, on ne peut pas instaurer une taxe carbone sans mesures d’accompagnement pour les plus démunis. C’est ce que nous avons dit aux six ministres fédéraux que nous avons pu rencontrer avec nos homologues flamands, les « Grootouders voor het Klimaat ». Les mesures prises sont encore loin d’être suffisantes car on n’a pas touché au coeur du système néolibéral qui fait de la maximisation du profit le seul moteur de l’économie. Il faut que l’État retrouve un rôle de régulateur, sans quoi on n’arrivera pas à changer le cours des choses.