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"Pour répondre aux slogans réducteurs, il faut éduquer les gens à la complexité"

Analyses Let's do it fair
"Pour répondre aux slogans réducteurs, il faut éduquer les gens à la complexité"

Entretien avec Isabelle Durant (CNUCED)

Suite de notre série d’entretiens COP26, dans le cadre de notre campagne « let’s do it fair ». Afin de mieux comprendre les liens entre commerce international et climat, nous avons rencontré Isabelle Durant en juin 2021. Ancienne co-présidente d’Ecolo, ex-ministre du transport et ex vice-présidente du Parlement européen, elle est aujourd’hui Présidente de la CNUCED. Derrière ces initiales se cache la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement, c’est-à-dire l’organisation de l’ONU qui a comme mission de porter la voix des pays en voie de développement en matière commerciale. Nous l’avons interrogée sur les règles du commerce international et sur les impacts de la relocalisation de l’économie. Faut-il ériger de nouvelles barrières commerciales, au nom de la lutte contre le changement climatique, par exemple par le biais d’une taxe carbone ? Qu’en pensent les pays du Sud ? Et comment ne pas pénaliser les pays les plus pauvres, ceux qui sont déjà les plus touchés par les changements climatiques ?

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Quand on lui demande de choisir un objet qui la représente, elle et son parcours, elle choisit un vélo en fil de fer fabriqué par un enfant du Congo. Cet objet symbolise pour elle deux visages indissociables de notre monde : celui de la lutte climatique, avec le vélo représentant la mobilité douce (fabriqué de plus à partir de produits recyclés) ; mais aussi le visage de la lutte sociale, celui de la débrouille dans laquelle des personnes très vulnérables, dont beaucoup de jeunes et d’enfants, tentent de survivre dans les pays en développement. « La quête » d’Isabelle Durant ? Faire coexister ces deux visages dans son travail et passer sans cesse du local au global et inversement.

Avec la crise climatique, beaucoup de personnes aujourd’hui remettent en cause la mondialisation et prônent le retour au local. Que pensez-vous de cette tendance ?

C’est vrai que cette tendance est très présente dans les pays développés. Cela a souvent du sens en terme environnemental et par rapport aux revenus des producteurs. Mais par ailleurs, je trouve que c’est parfois un peu facile pour des pays riches de se « racrapoter » sur des circuits courts alors que tout ce qu’ils ont gagné comme confort, comme pouvoir d’achat, ils l’ont eu grâce à une mondialisation complètement dérégulée. C’est un peu comme si on tirait l’échelle une fois qu’on est arrivé en haut. À côté des circuits courts, il faut continuer de soutenir la capacité des pays pauvres à commercer avec nous dans les meilleures conditions possibles. En continuant à leur accorder des préférences commerciales mais aussi en ne leur imposant pas des conditions inatteignables ou juste atteignables par les grandes compagnies.

Compte tenu de l’urgence climatique, ne faut-il quand même pas complètement changer notre approche du commerce ?

Je pense que tout le monde est conscient que ce système doit être réformé. Mais comment ? La tendance globale est d’aller vers du commerce plus régional. L’Afrique a décidé de créer une zone de libre-échange continentale, une sorte de marché unique comme l’Union Européenne. L’idée est de vendre en priorité aux pays voisins et pas seulement à l’Europe. Aujourd’hui, satisfaire aux exigences de l’UE est très difficile, donc ça a aussi plus de sens. Cette tendance à la régionalisation est intéressante mais elle ne doit pas entraîner une régionalisation du dialogue multilatéral, avec le risque de voir disparaître le principe « un pays, une voix » qui permet un meilleur équilibre entre les grandes puissances et les petits pays.

N’y a-t-il pas un risque de voir ce retour vers le local devenir du protectionnisme et alimenter de nouveaux conflits ?

Oui, il faut faire la différence entre protection et protectionnisme. La protection est importante pour protéger des biens communs comme l’eau, l’air, la biodiversité… Pour ces biens communs, il faut évidemment renforcer une protection globale, partout dans le monde. Ce n’est pas non plus anormal que des pays veuillent protéger leurs petits producteurs. Mais cette tendance ne peut pas devenir majoritaire. Il faut permettre à la jeunesse des pays moins riches de vivre mieux, on ne peut pas imaginer un monde où la moitié de la planète n’aurait pas accès à un peu plus de prospérité. On voit bien d’ailleurs qu’on n’arrive pas à empêcher les gens de migrer, malgré toutes les barrières qu’on érige un peu partout. On ne peut pas faire du local en perdant de vue le global ! Il faut réaffirmer ce principe face à cette tendance de repli sur soi que l’on observe en politique ou même dans le monde associatif. On se replie sur ce que l’on connait parce que l’on a peur du reste. Je pense que cette attitude n’est pas assez courageuse.

Quels seraient alors les outils à mettre en place au niveau global pour que le commerce respecte davantage le climat ?

Il y a d’une part les accords commerciaux de libre-échange entre les régions du monde. Ces accords ne sont pas très satisfaisants. Même s’ils contiennent souvent un chapitre sur le climat ou sur les droits humains, ces chapitres sont en général beaucoup moins contrôlés que les chapitres strictement économiques. Une autre approche plus transversale serait d’imposer des normes sur la qualité des produits avec par exemple une taxe CO2. Mais ce type de mesure est très compliquée à mettre en œuvre : soit on taxe davantage certains secteurs très polluants comme l’acier, soit on le fait par produits. Mais il est impossible de mesurer l’empreinte CO2 de chaque produit. Les pays les moins développés sont aussi les moins émetteurs de CO2. On ne peut leur demander de s’adapter à toutes les exigences des pays riches en matière climatique alors qu’ils ont une responsabilité beaucoup moins grande. Comment faire alors, puisqu’on ne peut pas non plus arrêter le commerce mondial ? On l’a bien vu avec la crise du covid, l’arrêt de ce commerce a des effets dévastateurs pour les pays les plus pauvres. Il faudra trouver de nouveaux outils pour que le commerce international puisse continuer tout en respectant le climat… L’idée des « green bonds » est intéressante par exemple. Cela consiste à conditionner l’annulation de dettes des pays pauvres envers les pays riches à des projets d’adaptation aux changements climatiques. Aujourd’hui, pour tous les pays des zones subtropicales, c’est maintenant qu’il faut s’adapter. Il y a des sécheresses, des inondations, l’augmentation du niveau de la mer ou son acidification. Ils ont donc besoin de moyens tout de suite, pour pouvoir adapter leur commerce au climat et pas seulement adapter le climat au commerce.  Il faut donc développer toute une gamme d’outils, plutôt qu’une solution miraculeuse comme la taxe CO2 pour tout le monde ou, pire encore, le repli du chacun pour soi.

Face à toute cette complexité, quel est votre sentiment ? Vous avez confiance ? Vous avez peur ?

Je n’ai pas peur. Mais il faut éduquer les gens à la complexité, pour pouvoir répondre à des slogans réducteurs. Ce n’est jamais « blanc ou noir », cela ne doit pas être « les circuits courts » OU la globalisation, ni les « bons européens démocrates » et les autres qui n’y arrivent pas. Le commerce doit être un instrument qui s’adapte aux situations particulières.  Même le commerce Sud-Sud, qui apparaît comme quelque chose de sympathique, n’est pas si simple. Sud-Sud, c’est aussi la Chine qui s’implante partout en Afrique, avec certains pays africains qui se sont très endettés, qui vont devoir rembourser pendant plus de 40 ans des sommes astronomiques à la Chine. Certains ont accepté de céder leurs ports ou leur souveraineté sur différents domaines stratégiques. Le commerce est donc une affaire complexe, on ne peut pas le traiter avec des slogans simplistes. Il faut travailler par les deux bouts, sur le terrain et par le multilatéralisme avec l’OMC… Ce n’est pas l’un sans l’autre. C’est ça qui est passionnant, c’est de passer de l’un à l’autre : ne pas être que sur l’image macro, les grandes tendances, ou à l’inverse que sur les petits projets qui ne concernent qu’une communauté.

Si on regarde le début de la mondialisation, la route de la soie… Cela a aussi permis de rapprocher les cultures. Est-ce que c’est toujours ça le commerce international ?

Ça peut être ça. Le problème, c’est que le passage par le digital appauvrit ce contact. Mais le digital permet aussi à des producteurs de se rapprocher des consommateurs. L’échange devient différent.  L’échange de produits et de ce que représentent ces produits, les voyages, les réseaux, tout cela donne une ouverture sur le monde. Dès qu’on va à la rencontre, on change son point de vue. Aller vers les circuits courts, pas seulement près de chez nous mais aussi ailleurs, ça permet de comprendre beaucoup de choses. En ce sens, heureusement qu’Oxfam est là pour proposer les histoires de ces produits et de leurs producteurs à des consommateurs.

Propos recueillis par Roland d’Hoop

Le commerce équitable pourrait-il être un modèle à généraliser ?

Très clairement, le commerce équitable permet à la fois de garantir un revenu décent et une production de qualité, pour répondre à des standards écologiques dans des formes coopératives. Ce modèle permet aux petits producteurs isolés de se regrouper et d’avoir plus de possibilités d’accéder aux chaînes de valeur. Les formules coopératives ont trop souvent été considérées comme une « niche sympathique pour gentils idéalistes ». Je pense que la crise du Covid éclaire davantage leurs avantages. Ce n’est évidemment pas le seul modèle, mais c’est un modèle à encourager dans cette période « post covid ». Il faut de la diversité dans les approches, mais le fair trade a certainement beaucoup d’avenir.

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